La Sainte Alliance
La défaite de Napoléon Ier à Waterloo, le 18 juin 1815, met définitivement un terme à l'Europe napoléonienne. La victoire des monarchies héréditaires sur un des fils de la Révolution sonne le début de la restauration absolutiste en Europe. Durant toute la première moitié du XIXe siècle, c'est le système Metternich, mis en place au Congrès de Vienne, qui prévaut. Et cela malgré les importants soubresauts provoqués par l'émergence des nations qui ont lieu durant cette période. Quelle forme a donc pris le mouvement réactionnaire, contre-révolutionnaire et antilibéral initié par la Sainte-Alliance ? Quelles sont les remises en cause qui l'ont accompagné ? Comment a-t-il réagi aux agitations nationales ?
La mise en place de la Sainte-Alliance après 1815 dans les différents royaumes européens
À la suite des victoires remportées par les monarchies européennes sur Napoléon Ier, se tient de septembre 1814 à juin 1815 le Congrès de Vienne. Les principaux acteurs du congrès sont Alexandre Ier, le tsar de toutes les Russies, Hardenberg, l'émissaire prussien, Castlereagh, le secrétaire britannique du Foreign Office, et Metternich, le chancelier autrichien. C'est ce dernier qui s'avère être le principal instigateur du mouvement contre-révolutionnaire. Quant à Talleyrand, l'envoyé français, il réussit, malgré la perte de toutes les conquêtes napoléoniennes, à sauvegarder l'intégrité du territoire de la France. Le 26 septembre 1815, le traité de la Sainte-Alliance est signé entre la Russie, l'Autriche et la Prusse sur proposition d'Alexandre Ier. Il consacre la fraternité proclamée « indéfectible » qui lie désormais les monarques des trois grandes puissances d'Europe de l'Est, qui se promettent aide et assistance mutuelle contre toute remise en cause du pouvoir monarchique. Malgré les critiques ironiques de Castlereagh et Metternich (« un monument vide et sonore » sic), l'Europe de la Sainte-Alliance est née.
Elle redistribue certaines cartes entre les vainqueurs. La Grande-Bretagne obtient la création d'un grand royaume de Belgique et des Pays-Bas confié à la maison d'Orange, ainsi que le maintien de ses bases maritimes sur les différents océans (Héligoland en Mer du Nord ou l'Île Maurice en Océan Indien par exemple). La Russie s'agrandit au détriment de la Pologne, dont elle récupère les deux tiers du territoire, et annexe la Bessarabie. La Prusse, quant à elle, annexe la région de la Ruhr et s'agrandit à l'est (Poméranie suédoise, Silésie...). Enfin, l'Empire d'Autriche, en dépit du renoncement à la Belgique et à quelques possessions en Allemagne du nord, s'assemble en un seul bloc autour de l'Autriche et de la Hongrie. Voilà en bref l'essentiel des transformations qu'a subies la carte européenne lors du Congrès de Vienne.
On peut toutefois noter que quelques divergences de positions sont apparues, notamment entre l'Angleterre et la Russie sur la question d'Orient. La dernière nommée souhaiterait en effet accéder aux détroits des Dardanelles et du Bosphore, alors que le Royaume-Uni souhaite préserver l'intégrité de l'Empire ottoman, cet « homme malade de l'Europe », pour protéger sa route vers les Indes. Quoi qu'il en soit, un nouveau traité est signé le 20 novembre 1815 à Chaumont entre les quatre grandes puissances, qui renouvelle le pacte de 1814 et établit une alliance anti-révolutionnaire et antilibérale. Suit jusqu'au début des années 1820 une série de congrès et traités des pays de la Sainte-Alliance, dont en 1818 celui d'Aix-la-Chapelle, qui permet à la France de rejoindre le mouvement de la restauration.
Cette restauration de l'absolutisme dans l'Europe entière est moins vive en Europe de l'ouest où les pouvoirs en place doivent composer avec les aspirations libérales suscitées pendant plus d'une vingtaine d'années, ainsi qu'avec l'apparition d'une bourgeoisie plus nombreuse et gagnée au libéralisme. C'est pourquoi, en France et en Grande-Bretagne par exemple, le pouvoir monarchique n'est pas aussi autoritaire que d'Europe de l'est où a triomphé le réactionnisme. En Russie, le tsar est de fait un véritable autocrate qui gouverne par décrets impériaux, les oukazes, d'où l'absence totale de toute liberté fondamentale. D'ailleurs, jusqu'en 1861, presque tous les paysans - l'immense majorité de la population - sont des serfs, état de fait qui a conduit certains à parler de la Russie comme d'un « village de serfs ». L'Autriche, véritable pilier de l'Europe de la Sainte-Alliance, est un empire absolutiste, dans lequel la Police du régime s'emploie à réprimer toute velléité révolutionnaire ou libérale. En Allemagne est rétablie en 1815 la Confédération Germanique, qui regroupe sous l'égide de l'Autriche les 28 états ou villes libres qui la composent. La Diète de Francfort ne possède aucun pouvoir réel, l'Autriche ayant la main mise sur tout le processus décisionnel. Le Roi de Prusse Frédéric-Guillaume III est un réactionnaire patenté qui s'appuie sur les propriétaires terriens, les Junkers, pour conserver une organisation de la société quasi-féodale. En Italie, l'Autriche prend possession de la Lombardie et de la Vénétie et rétablit les anciennes monarchies dans tous les autres états italiens (Parme, Modène...), où le réactionnisme est de mise, parfois de manière très violente. Au Royaume de Piémont-Sardaigne, par exemple, tous les décrets d'inspiration française sont abolis et on revient au statu quo ante législatif de 1770. Dans les États du Pape également, la réhabilitation de l'Inquisition et la suppression des éclairages publics témoignent d'un réactionnisme obscurantiste.
Le système Metternich mis en place au Congrès de Vienne n'est pas vigoureusement remis en cause jusqu'en 1848. C'est l'âge d'or de la diplomatie secrète. Néanmoins, quelques failles sont apparues, dont la position canningiste en 1823 (le Royaume-Uni oppose son veto à une intervention européenne en Amérique du Sud où ont lieu les révolutions d'indépendance), qui annoncent déjà des dissensions internes au sein de la Sainte-Alliance.
Les réactions de l'Europe du Congrès de Vienne envers les révolutions de 1830 et 1848
En 1830, des mouvements nationaux ébranlent l'Europe de la Sainte-Alliance sur son socle. Suite à la révolution qui se déroule à Paris le 27, 28 et 29 juillet 1830, la Belgique proclame le 4 août son indépendance vis-à-vis de la Hollande. La seule des grandes puissances prête à envoyer un contingent pour réprimer cette révolution est la Russie, mais l'attentisme des autres monarchies l'empêchent de passer à l'acte. D'autant plus qu'a lieu au même moment en Pologne une autre révolte : le vice-roi Constantin est chassé par les Polonais qui proclament leur indépendance envers la Russie.
En 1827-1828 Français et Anglais soutiennent activement les Grecs dans leur guerre d'indépendance contre l'Empire ottoman, ce qui montre que certains membres de la Sainte-Alliance sont maintenant prêts agir en faveur des nationalités contre le régime en place. Cependant, malgré l'indépendance effective de la Belgique (les Français protègent même la Belgique en 1831 contre une attaque des Hollandais orangistes) et celle de la Grèce obtenue en février 1830, la Russie mate la révolution polonaise, l'Autriche rétablit l'ordre en Italie où ont éclaté des mouvements anti-monarchiques, ainsi qu'en Allemagne où ont éclaté des révoltes pro-libérales. C'est pourquoi on peut dire que l'Europe de la Sainte-Alliance sort gagnante, mais non fortifiée, de cette année 1830. En 1833, le pacte de Müchengraetz réaffirme même la volonté des grandes monarchies européennes à lutter ensemble contre tout soulèvement libéral ou révolutionnaire.
Cette Europe de la Sainte-Alliance vacille beaucoup plus fortement lors des révolutions qui éclatent dans toute l'Europe en 1848. À Paris, en février, éclate une nouvelle révolution qui chasse Louis-Philippe du trône. C'est le coup de détonateur d'une série de multiples révolutions qui touchent tous les pays de la Sainte-Alliance. En Italie, le roi du Piémont-Sardaigne Charles-Albert, influencé par le comte de Cavour et le mouvement nationaliste du Resijormento (traduisible par « renouveau » ou « renaissance »), déclare la guerre à l'Autriche et entre à Milan avec son armée le 30 mai 1848. En Autriche on assiste à la fois à un réveil des nationalités et à une révolte libérale en Autriche même, situation qui place le régime impérial dans une position très instable de mars à octobre 1848. Une constitution est octroyée par l'Empereur, la Hongrie obtient son autonomie (rôle primordial de l'indépendantiste Kossuth), les Tchèques obtiennent un Pacte fédéral... En Allemagne, un parlement national est créé à Francfort, qui renie l'hégémonie autrichienne. Bref, c'est l'ensemble des monarchies européennes conservatrices qui semble sur le point de s'écrouler (à part la Russie). Alors qu'on croit à l'établissement d'États-nations (Italie du Nord autour du Piémont, Allemagne fédérale, Hongrie...), les révolutions ne vont pas tarder à être brisées.
Finalement, l'Autriche vainc les Italiens en 1848 et e 1849, remettant en place les régimes préexistants. Sous l'impulsion du nouveau chancelier autrichien Schwarzenberg, la Hongrie qui s'est proclamée indépendante en 1849 est battue la même année à Vilagos. Le régime impérial autrichien en sort renforcé et met en place un néo-absolutisme tout aussi conservateur. Il faut noter qu'il a été aidé par la Russie pour battre la révolte hongroise (150.000 soldats russes ont été envoyés) : il existe donc toujours une solidarité entre les maisons régnantes de la Sainte-Alliance. Outre-Rhin, le Roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV refuse une première fois la couronne d'Allemagne en 1848 ; il s'appuie ensuite sur les princes allemands pour tenter d'unifier l'Allemagne sous sa personne. Mais en 1850 on assiste à la « reculade d'Olmütz » : Schwarzenberg condamne les velléités prussiennes et rétablit la Confédération germanique originelle.
En résumé, le système Metternich n'aura duré de manière viable qu'une quinzaine d'année, le temps de voir éclore en Europe des aspirations nationales et libérales qui se traduisent par les révolutions de 1830 et le « printemps des peuples » qui secoue le joug des puissances absolutistes en 1848. On peut également dire que le temps de la Sainte-Alliance est fini, tant les divergences qui sont apparues au cours de cette période entre les différents pays sont nombreuses. Cependant, en 1850, force est de constater que c'est le réactionnisme des monarchies traditionnelles (Empire d'Autriche, Russie, etc.) qui a triomphé des agitations révolutionnaires et nationalistes. En 1850, en effet, nous sommes revenus au statu quo ante de 1815.
Par Matthieu Roger