Brève histoire de la proto-mondialisation

Publié le par Matthieu Roger

Brève histoire de la proto-mondialisation

La conquête ibérique au XVIe siècle, modalités et conséquences




Introduction


Qu'est-ce exactement que la mondialisation ? Ce terme, apparu dans la langue française en 1964, se généralise au cours des années 1990, d'une part sous l'influence des thèses d'émergence d'un « village global », portées par le philosophe canadien Marshall McLuhan, et surtout par le biais des mouvements antimondialistes et altermondialistes, qui attirent, par leur dénomination même, l'attention du public sur l'ampleur du phénomène. Il ne faut pas confondre le terme « mondialisation », qui désigne l'extension planétaire des échanges qu'ils soient économiques, culturels, politiques ou autres, avec celui de « globalisation », qui désigne l'extension supposée du raisonnement économique à toutes les activités humaines. En toute rigueur il convient de parler des mondialisations, afin de distinguer le domaine considéré (économie, culture, politique), et la période historique envisagée.

La mondialisation a une histoire et ne date pas seulement des années 1980. On peut alors se demander si l'expansion ibérique au XVIe siècle peut-être qualifiée de mondialisation à part entière, et si oui de quels aspects cette première mondialisation procède.



I. Le temps des conquêtes


1. L'India portugesa

 

Les Portugais Vasco de Gama, puis Cabral, sont arrivés dans l'Inde en marchands, soucieux d'y installer des comptoirs, à l'instar des Italiens en Méditerranée orientale, et de passer des accords commerciaux avantageux avec les souverains locaux. Mais très vite l'hostilité des marchands musulmans de la côte orientale d'Afrique et de la côte africaine de Malabar, peu soucieux de perdre leur fructueux monopole, amène le roi du Portugal à édifier par la force un véritable empire colonial s'étendant à une grande partie de l'Océan Indien. Au début le Portugal compte surtout sur la maîtrise de la mer. Le premier vice-roi des Indes portugaises, Almeida, écrit ainsi au roi du Portugal : « Plus vous tiendrez de forteresses, plus faible sera votre pouvoir. Aussi longtemps que vous serez puissants sur mer, vous tiendrez l'Inde comme votre. ».

En revanche son successeur, Albuerque, s'engage avec l'accord du roi, dans une politique de conquêtes. Il s'empare d'Ormuz dès 1508 et y fonde une forteresse. En 1510 il enlève Goa aux musulmans avec l'aide des hindous et en fait la capitale de l'Estrado da India. Diu, Calicut sont prises et transformées en ports fortifiés. En 1511, il s'empare de Malacca et prend pied aux Moluques, le paradis des épices. Ainsi, depuis les Açores et Madère jusqu'à l'Insulinde, en passant par les côtes occidentales et orientales d'Afrique, la côte de Malabar et Ceylan, l'empire colonial portugais est constitué d'une séries de forteresses dominant leur arrière-pays et servant de points d'appui à une flotte militaire qui assure par la force le respecte du monopole commercial contre tous les concurrents, européens ou asiatiques. Mais la tâche est singulièrement difficile, car les Portugais ne sont que quelques milliers dans l'Océan Indien et ne contrôlent pas la Mer Rouge.


2. La Conquista espagnole


La conquête de l'Amérique par les Espagnols est l'œuvre d'une poignée de conquistadores, animés de sentiments complexes où se mêlent l'audace poussée jusqu'à l'inconscience, l'espoir de gagner richesses et puissance par tous les moyens, même les plus brutaux, le désir sincère de propager la religion chrétienne.

La première étape de la Conquista est la conquête des Antilles (1492-1519). Hispaniola (Saint-Domingue aujourd'hui) qui sera jusque vers 1525 le centre de la puissance espagnole, est d'abor occupée et exploitée, puis Porto Rico en 1508 et Cuba à partir de 1512. Mais l'exploitation des trois grandes Antilles, surtout en vue d'en tirer l'or des rivières, se heurte bientôt à la chute dramatique de la population indigène due au choc microbien plus encore qu'aux mauvais traitements. C'est la raison pour laquelle les Rois catholiques autorisent dès 1501 l'introduction d'esclaves noirs.

La deuxième étape est la conquête du Mexique par Fernand Cortès entre 1519 et 1521. Cortès débarque sur la côte mexicaine le 10 février 1519, avec 500 hommes, 30 chevaux et 10 canons. Les chevaux et les canons, inconnus des peuples précolombiens qui le prennent pour des monstres, provoqueront leur frayeur. Cortès soumet les Tlaxcaltèques, ennemis des Aztèques, et s'en fait des alliés contre ces derniers. À la suite d'un siège méthodique de la ville, Cortès s'empare définitivement de Tenochtitlan (future Mexico) le 12 août 1521. L'empire aztèque s'est effondré. Cortès est nommé par Charles Quint capitaine général de la Nouvelle Espagne en 1522 et entreprend non sans brutalité l'exploration, la conquête et l'exploitation du Mexique et de l'Amérique centrale.

La troisième étape est le fait d'un aventurier espagnol, François Pizarre, qui, ayant entendu parler des richesse prodigieuses de l'empire Inca, se rend en Espagne en 1529 et obtient de Charles Quint le titre de capitaine général de toutes les terres qu'il découvrira. Avec son compagnon Almagro, 180 hommes et 60 chevaux, il marche sur Cuzco à travers les Andes. Tirant parti de la lutte qui oppose les deux fils de l'Inca pour sa succession, il entre à Cuzco le 15 novembre 1533 : l'empire incas s'est effondré à son tour.


La Conquista a été d'une violence extrême. Sur les 40 à 50 millions d'âmes qui peuplaient les territoires conquis les trois quarts sont morts. C'est à ce prix que l'Amérique espagnole a trouvé ses vraies dimensions, en moins d'un demi-siècle. Au-delà de 1550 elle continue à croître, mais lentement. Ainsi les Philippines ne sont annexées au domaine espagnol que plus tard, en 1564-1565.


3. Les différences entre les empires portugais et espagnol


Comme le dit l'historien Pierre Chaunu dans Conquête et exploitation des nouveaux mondes les deux empires ibériques sont « des espaces maritimes, des espaces terrestres, des volumes d'échanges et d'hommes ». À eux deux ils représentent 70 millions de km2 d'espace maritime, répartis dans l'Atlantique et l'Océan Indien. L'empire portugais est simple : un ensemble de routes, appuyées sur des factories ; peu d'hommes, peu d'espaces, mais des produits et des échanges. C'est pourquoi on a pu parler au sujet de l'empire portugais de « thalassocratie ». L'empire espagnol au contraire est un empire colonial au sens premier du terme. Il est organisé en vice-royaumes et capitaineries générales, où les Espagnols maintiennent un système seigneurial sur les indigènes, fondé sur la création d'une aristocratie foncière européenne.



II. L'exploitation économique des nouveaux mondes


1. Une exploitation au service de l'Europe


Pour la première fois l'économie européenne, limitée à la fin du XVe siècle au vieux continent avec les deux foyers de l'Italie du Nord et des Pays-Bas, éclate aux dimensions du monde. À partir du XVIe siècle et jusqu'au XIXe l'économie mondiale aura l'Europe pour moteur et fonctionnera au seul bénéfice de celle-ci. Le premier aspect de cet éclatement sur le monde est la promotion de la façade atlantique de l'Europe, Lisbonne et Séville contrôlent, chacune pour leur part, ce trafic mondial, veillant à ce que soient respecté leur monopole respectif. Mais ces deux ports atlantiques, bien placés pour commercer avec l'Asie et l'Amérique, le sont mal pour assurer la redistribution des produits coloniaux vers le reste du continent européen. Aussi est-ce Anvers, le grand port des Pays-Bas espagnols, qui devient dès le début du siècle et reste jusqu'à la révolte des Pays-Bas et le sac de la ville (1568-1576) le grand centre financier et bancaire de l'empire espagnol, en même temps que le principal port de redistribution  de tous le produits exotiques.


2. Le monopole des métaux précieux


L'exploitation du Nouveau Monde a pour conséquence directe l'arrivée des métaux précieux d'Amérique. Après le pillage des trésors aztèque et inca, c'est l'exploitation des mines qui constitue, au milieu du XVIe siècle, la grande richesse des Indes espagnoles : mines d'or de Buricata en Colombie et surtout mines d'argent du Potosi (1545) au Pérou et de Zacatecas au Mexique (1546). Cette découverte des mines d'argent et du Pérou, l'adaptation aux minerais américains (1558-1560, en Nouvelle-Espagne, 1572-1573, au Pérou) du procédé de fabrication par amalgame avec le mercure ont fait faire à la production de l'argent du Nouveau Monde un bond prodigieux. C'est elle qui déclenche la crise des prix au XVIe siècle, et reconstitue le stock métallique européen. À la fin du XVIe siècle le stock d'or disponible a triplé ou quadruplé. L'argent du Mexique surtout du Pérou s'écoule régulièrement depuis Séville, son point de départ, à travers l'Espagne, puis gagne la France, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, les Pays-Bas..., vivifiant partout l'économie sur son passage. C'est cette abondance des ressources fournies par les trésors américains qui permettent à Charles Quint et surtout à Philippe II d'entretenir des armées et des flottes, d'acheter à prix d'or des alliés utiles et de faire de la monarchie espagnole la plus puissante de l'Europe.

Mais la péninsule ibérique va à terme payer cher cet enrichissement facile. Quand, vers 1630-1640, l'Amérique cesse d'irriguer l'Europe, une ère de contraction des échanges et de difficultés économiques succède en Europe au XVIe siècle économique : passage d'une phase A à une phase B, disent depuis Simiand et les économistes.


3. Une « économie-monde »


L'or et l'argent ne sont pas les seuls à participer à l'extension des réseaux économiques ibériques. Leur exploitation est suivie par celle du bois du sucre brésiliens. Le commerce mondial est aussi celui des esclaves, que l'on va chercher en Afrique. En 1580, on recense déjà 5O mille esclaves noirs au Brésil. Les Portugais ont pour principal commerce celui du poivre et des épices, qui transitent de l'Océan Indien à Lisbonne, en passant par les côtes africaines. On retrouve également à Lisbonne de précieuses porcelaines chinoises ou japonaises, signe que des contacts réguliers sont établis avec les pays asiatiques. Mexico est alors une métropole commerciale mondiale, où circulent les métaux précieux, or et argent, des tissus d'Europe, des essences d'Arabie, etc. À Mexico viennent s'entasser ce que le monde a de plus raffiné et de plus exquis. Les marchandises de venues d'Asie conquièrent le marché américain et trouvent preneur aussi bien à Mexico qu'à Lima, à Salvador de Bahia, à Anvers, Lisbonne, Rome, Séville.



III. « Désenclavement planétaire » (Pierre Chaunu) et « recouvrement des

civilisations » (Fernand Braudel)


1.  Une mondialisation culturelle


Comme le fait remarquer Serge Gruzinski dans Les quatre parties du monde, la mondialisation commerciale et économique s'accompagne d'échanges artistiques et culturels tout aussi intenses. Les arts européens se lancent à la conquête du monde et inversement. De même la circulation des livres prend des proportions inattendues. La première imprimerie d'Amérique est établi à Mexico dès 1538, de sorte que l'expansion ibérique entraîne de vastes échanges intellectuels et les textes et témoignages venus des autres parties du monde viennent enrichir les bibliothèques d'Europe. On voit par exemple les Fables d'Ésope traduites en nahualt à Mexico et en Japonais à Nagasaki.

Les échanges linguistiques ne cessent de s'accroître avec les travaux des moines dominicains et jésuites, qui rédigent des dictionnaires, des ouvrages d'ethnographie, de botanique. Les travaux des géographes et des ingénieurs vont permettre un développement important de la cartographie et des sciences nautiques, dans lesquelles le rôle des Portugais sera essentiel car ils vont assimiler et transmettre les connaissances des pilotes arabes, persans, indiens, malais. Goa, la « Rome de l'Asie », devient un centre cartographique presque aussi important que Lisbonne, Séville ou Anvers.

Serge Gruzinski insiste aussi sur la « globalisation artistique » dont le plus bel exemple est la cathédrale de Mexico, à la construction et à la décoration de laquelle participent des artistes espagnols, flamands et aussi des dizaines de peintres indigènes. Globalisation aussi de la pensée et de la littérature grâce au rôle capitale joué par les universités de Mexico et de Lima.


2. L'exportation des structures sociales européennes


La mondialisation des échanges entraîne aussi un métissage actif. Malgré des prises de contact souvent dans le sang et l'épouvante on observe au cours du XVIe siècle et notamment en Amérique latine un métissage des sociétés avec l'apparition de la classe créole.

La monarchie espagnole se confond volontiers avec le monde et suscite l'apparition d'élites mondialisées qui servent en Europe, à Manille, à Malacca. Exemple de Martin Ignacio de Loyola, qui a fait deux fois le tour du monde et a acquis ainsi une vision globale de l'état économique et spirituel de la planète à la fin du XVIe siècle. L'expansion de la monarchie ibérique provoque l'apparition de carrières administratives mondialisées, surtout au moment de l'union des deux couronnes de l'Espagne et du Portugal à la fin du siècle. Les réseaux  des administrations portugaises et espagnoles, de l'Église, des ordres religieux, des marchands, relient les différentes parties du globe. Le cosmopolitisme catholique créa ainsi des réseaux actifs qui facilitaient les déplacements dans toutes les parties du monde et contribua à mondialiser les thèmes religieux chrétiens.


3. La conquête spirituelle


La présence missionnaire fait partie intégrante de la conquête de l'Amérique centrale et méridionale : les Espagnols ne concevaient pas la mise en place d'une administration espagnole sans y inclure les institutions cléricales. Des légions de missionnaires espagnols débarquent en Amérique : les Franciscains en 1502, les Dominicains en 1510, les Mercédaires en 1519, les Augustins en 1533, enfin les Jésuites en 1568. La situation évolue très favorablement aux Philippines, où on évalue en 1614 le nombre de chrétiens à environ un million. Complètement intégrés à la conquête espagnole des nouveaux territoires, certains missionnaires jouèrent également un rôle de contrepoids vis-à-vis de l'administration civile et militaire et prirent la défense des Indiens victimes de spoliation ou d'oppressions. Le plus célèbre est Bartholomé de Las Casas qui s'oppose aux exactions des colons à partir de 1514. En 1550 a lieu un débat extraordinaire à la Cour d'Espagne entre Las Casas et Sepulvera, la fameuse controverse de Valladolid. La question est de savoir si « le sauvage » est un homme ou pas. Le roi tranche en faveur de Sepulvera, qui soutenait que les Indiens n'étaient que des barbares. En définitive, les missionnaires espagnoles réussissent à imposer le catholicisme dans les territoires contrôlé par leur pays, mais les tentatives de constituer un clergé indigène échouèrent complètement.

On trouve également des missions portugaises au Brésil, où les Jésuites jouent un rôle primordial, en Asie, en Inde, au Japon, où François Xavier compte jusqu'à deux millions d'adeptes, ou encore en Chine. Si l'on compare la position des missionnaires espagnols à celle des Portugais, on constate que le rapport de force est moins favorable aux Portugais : à partir de Goa, de Malacca et de Macao, les peuples qu'ils rencontrent sont nombreux et de vieille culture. Les Portugais sont confrontés aux musulmans sur les côtes de Guinée, au Mozambique, en Inde, dans l'Océan Indien, à Malacca, à Sumatra... En cela l'islam constitue bel et bien une limite de l'expansion ibérique. N'oublions pas que dès ses débuts la hantise de l'islam a été un des moteurs de l'expansion castillane et portugaise.



Conclusion


Peut-on alors finalement parler d'une mondialisation à part entière lorsque l'on aborde l'expansion ibérique au XVIe siècle ? Il semble plus approprié de parler de « dilatation espagnole et portugaise » comme le fait Gruzinski ou encore d' « explosion planétaire » pour reprendre l'expression de Pierre Chaunu. De l'instauration des premières connexions à leur omniprésence, il y a une distance qu'on se gardera de faire franchir pour le XVIe siècle. En effet, la scène de la monarchie catholique permet avant tout de capter des amorces, des coups d'essai, des « premières », souvent catholiques et portées par des initiatives individuelles, qui n'atteignent jamais la fréquence qu'ils auront à partir du XIXe siècle. Néanmoins on peut sans aucun doute parler de proto-mondialisation.





Bibliographie



° Conquête et exploitation des nouveaux mondes, Pierre Chaunu

° Les quatre parties du monde, histoire d'une mondialisation, Serge Gruzinski

° Histoire de l'Amérique latine, Pierre Chaunu

° L'Europe et le monde, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècle, François Lebrun

° L'Europe et la conquête du monde, Jean Mayer


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Publié dans Histoire

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R
J'AI BEAUCOUP APPRÉCIÉ CE DOSSIER : Y SONT CLAIREMENT DÉTAILLÉS LES NOTIONS DE MONDIALISATION ET DE GLOBALISATION, AINSI QUE CEUX "DILATATION" OU D'EXPLOSION PLANÉTAIRE...<br /> CETTE IMPRÉGNATION VIA LA CONQUÊTE ESPAGNOLE ET L'HISTORIOGRAPHIE QUI EN EST FAITE (EXPORTATION DES STRUCTURES SOCIALES et CONQUÊTE SPIRITUELLE EST PARTICULIEREMENT PASSIONNANTE)!<br /> ET CE QUI N'ENLEVE RIEN AU TRAITEMENT DU SUJET, LE STYLE EST BIEN BALANCÉ, TOUJOURS CLAIR, ET VRAIMENT ATTRACTIF: J'AI AIMÉ LIRE CE DOSSIER ET J'AI APPRIS ; J'AI MÊME ENVIE D'APPROFONDIR CE SUJET, D'EN DÉBATTRE.<br /> MERCI A "ERIS", ET MERCI A L'AUTEUR DE CET ARTICLE.
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