Vladimir Fédorovski

 

 

Après la Géorgie

Est-ce une nouvelle guerre froide ?

Par Vladimir Fédorovski écrivain, ancien porte parole du mouvement pour la démocratie en URSS.

 

L'élection de Medvedev au poste de président de la Russie en mars 2008 peut-elle augurer un changement malgré la présence de Poutine au poste de premier ministre ?
 

A dire vrai, le système n'est plus à inventer dans ce monde verrouillé dans lequel, comme au temps de Staline, les rôles sont distribués. D'ailleurs Poutine a déclaré à Sarkozy lors de sa récente visite au Kremlin à propos du duo qu'il forme avec Medvedev : « Chacun joue son rôle. Nous sommes comme dans les films, il un a un gentil juge et un méchant. » Mais le gentil Medvedev suit en réalité à la lettre les leçons du méchant.

On a attribué un rôle de personnage soi-disant plus libéral à Medvedev, c'est un choix. Mais en aucun cas on ne doit aujourd'hui établir des rivalités ou des contradictions entre Poutine et Medvedev, car on ne dispose d'aucune espèce d'indications. Les observateurs partent du principe qu'en Russie, un prétendant faible peut finalement s'imposer. Ce fut le scénario avec Brejnev et avec Poutine. Pour l'instant il n'y a pas d'indications et il y a même des différences. Brejnev, et surtout Poutine, sont arrivés au moment où leurs prédécesseurs étaient affaiblis, Khrouchtchev, par la crise de Cuba et les contradictions de sa politique, et Eltsine par son impopularité et sa crainte de finir en prison. Medvedev, lui, arrive dans un système qui fonctionne en mélangeant nationalisme et capitalisme d'état. C'est un système spécifique qui n'est pas une dictature mais qui est très autoritaire et qui, surtout, a été établi par un clan d'une trentaine de personnes se partageant le gâteau. Poutine est le personnage clé et son poste a finalement bien peu d'incidence sur son influence.

« Pendant mes huit ans de présidence, a déclaré haut et fort Vladimir Poutine, j'ai travaillé comme un esclave aux galères ». Dans cet élan de sincère autosatisfaction, il ajoutait avoir atteint tous ses objectifs et rempli toutes ses missions : stabilité économique et politique, rétablissement de l'unité de l'État et de la « verticale » du pouvoir. Retour de la Russie sur le devant de la scène mondiale.

Depuis des mois, ces quatre vérités n'ont cessé d'être marte­lées en boucle dans les médias, pour convaincre l'électeur de faire confiance à son successeur Dmitri Medvedev. Ne cessant d'opposer le « chaos » et « la criminalité » des années Eltsine, à la « consoli­dation » qui a suivi, l'ère Poutine se veut le début d'un nouvel âge d'or devant mener à la renaissan­ce d'une Russie bien décidée à ne plus se laisser dicter sa conduite par un Occident vu comme arro­gant. Beaucoup de Russes l'approuvent.

En sus du souvenir catastro­phique que la présidence de Boris Eltsine a laissé dans les esprits, Poutine a des arguments chiffrés à avan­cer. En sept ans, le PIB russe a aug­menté de 70 %, les revenus réels de la population ont plus que dou­blé. Les réserves d'or et de devises s'élèvent à 480 milliards de dollars, grâce notamment à la pluie de pétrodollars qui s'est abattue sur le pays grâce à la hausse du prix du baril. Pour 2007, la Russie a enre­gistré un taux de croissance de 8,1 %. La dette extérieure de l'État a été remboursée dans sa totalité. Des résultats qui, de l'avis des défenseurs du régime, justifient la reprise en main musclée de tous les contre-pouvoirs qui avaient émergé entre 1985 et 1992.
 

Que pèsent ici la liberté de la presse, les droits de propriété, l'indépendan­ce du Parlement ou celle du pou­voir judiciaire, face à la prospérité économique et à l'influence diplo­matique ?

Ce tableau rutilant cache des fissures. Le sys­tème Poutine est-il une sorte de village Potemkine ?
 

La stabilité économique res­te fragile. La question n'est plus tant cel­le de notre dépendance du prix du pétrole, mais celle de notre dépen­dance des crédits étrangers investis massivement dans l'économie russe, vu le bon climat d'investissement créé par Poutine. Malheureuse­ment, cet argent n'est pas allé vers la production mais vers la consom­mation massive, ce qui a créé une pression inflationniste, une sorte «d'économie de super­marché».

On  s'inquiète de la brutalité du capitalisme d'État et des atta­ques menées par la bureaucratie contre le secteur privé. L'État utilise les règle­ments et les tribunaux comme un marteau. Loin de marquer des points dans la lutte contre la corruption, frein au développement économique, la Russie est passée au 163e rang mondial, dans l'échelle de corrup­tion, établie par l'organisation Transparency international.

La question de l'efficacité de la centralisation du pouvoir - ce grand héritage de Staline - se pose. Désormais nommés par le président, les gouverneurs n'ont pas pour autant mis fin à un clien­télisme et une corruption galo­pante, laissant les citoyens sans recours puisqu'il n'y a plus de scrutins régionaux. La nomination de l'«homme fort» Ramzan Kady­rov à la tête de la Tchétchénie a permis de mater l'essentiel de la révolte séparatiste. Mais l'absence de compromis politique avec la société tchétchène rend l'avenir incertain. L'Ingouchie voisine, où les exactions commises par le pouvoir nommé par Poutine ont peu à peu débouché sur la créa­tion d'une opposition armée, reste un abcès purulent dans le Caucase du Nord. Sans parler du conflit avec la Géorgie qui risque de faire revenir «le fantôme » de la guerre froide. La stabilité politique reste donc superficielle. 

Poutine a pas­sé la main à son successeur Medvedev mais la manière dont il l'a fait en dit long sur la désinstitutionalisation qui frappe la politique russe. La désignation de Dmitri Medvedev s'est faite sous le man­teau, au terme d'une guerre sou­terraine acharnée entre les clans, comme autrefois au Politburo. Ce mode de passation du pouvoir personnalisé parait peu susceptible d'assurer la stabilité du régime à long terme.

Sous Poutine, la Russie n'est pas sortie de l'ornière où elle était plongée depuis des siècles. Le pays ne cesse d'osciller du cha­os vers le totalitarisme de Staline, sans réus­sir à nous stabiliser entre les deux. Poutine a bien compris qu'il fal­lait arrêter l'anarchie oligarchique eltsinienne, mais il est parti trop loin dans l'autre sens, confortant une tentation autoritaire  dans la tradition  neo-stalinienne dont son successeur aura le plus grand mal à sortir.

La guerre en Géorgie

La Russie a déjà connu à plusieurs reprises le même cycle de recherche de puissance étatique et guerrière, bien avant le XXIe siècle, ce qui conduisit à un effondrement national, mais provoqua finalement des réformes. Celles-ci, quoi qu'elles aient échoué, finirent par engendrer un nouveau militarisme.

Déjà au XVIe siècle, les excès du premier tsar russe Ivan le Terrible (1533-1584),  puis la déchéance nationale au Temps des Troubles (1584-1613), constituèrent un cas classique à cet égard. Le cycle se répéta avec le règne de Nicolas Ier (1825-1855), long triomphe réactionnaire qui s'acheva par la défaite de la guerre de Crimée devant les puissances modernistes d'Occident, Angleterre et France, ou encore, après l'intermède libéral d'Alexandre II, avec le règne d'Alexandre III (1881-1894) et la première partie du règne de Nicolas II (1894-1904), autre épisode d'absolutisme sûr de lui-même qui déboucha sur une défaite beaucoup plus cuisante et humiliante, cette fois-ci devant le Japon, pays que l'on tenait encore pour semi-barbare. D'autres cycles, plus courts, se déroulèrent entre ces trois grands cycles historiques ou, entre le dernier d'entre eux et le cycle de la fin de l'ère soviétique.

C'est en prenant conscience de ce problème et en cherchant à y remédier pour mieux préserver l'Empire, que  le KGB, avec Youri Andropov, entre 1982 et 1984, puis Mikhaïl Gorbatchev, à partir de 1985, ont lancé les réformes qui ont entraîné leur chute simultanée. Par un autre paradoxe, une « contre-révolution »  de Poutine tendant à la restauration de la puissance étatique et guerrière, risque fort de ramener la Russie aux mêmes blocages, au moins en partie, et en définitive de rendre la dégringolade inéluctable.

Les règnes les plus glorieux de l'époque Romanov, ceux de Pierre le Grand et de Catherine II, obéirent eux aussi à cette loi historique, quand bien même ils se soldèrent finalement par des réussites. Il en est allé de même du règne de Staline.
 
Ces fantômes peuvent-ils  de nouveau resurgir ?
 

Tout a commencé dans la petite ville de Gori où naquit Staline, et se termine dans la même ville, quand les Géorgiens se lancent à l'assaut de l'Ossétie du Sud. D'ailleurs Staline, encore une fois, est en quelque sorte à l'origine de ce problème. C'est toujours lui, soucieux de briser le soutient national géorgien qui accorda le statu d'autonomie culturelle et adversative aux peuples minoritaires de la Géorgie : Ossètes, Abkhaz Adjars etc. L'Ossétie a d'ailleurs été divisée en deux. La majorité a reçu l'autonomie au sein de la Russie quand à l'Ossétie du sud, elle est devenue autonome au seuil de la Géorgie.

Ce statu n'est pas fictif et a permis le développement d'une vrai identité culturelle. La fin de l'URSS a fait exploser cette Géorgie multiethnique confrontée à la politique ultranationaliste du premier président de la Géorgie indépendante, les Ossètes et les Abkhaz ont proclamé à leur tour leur indépendance, confortés par la Russie qui a renoué avec l'entreprise stalinienne pour réduire l'hostilité de la Géorgie à son égard.

Le 7 août 2008, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili, ordonnait à son armée de reconquérir l'Ossétie du Sud, cette petite république qui défie Tbilissi depuis le premier conflit de 1992. Les moyens ne seront cependant pas forcément appropriés, comme le prouvera la suite des événements.

Les troupes géorgiennes ont rapidement pris le contrôle de Tskhinvali, la capitale de l'Ossétie du Sud, située à quelques kilomètres seulement de leurs bases. Entraînées par des instructeurs amé­ricains et israéliens, modernisées par l'Etat hébreu, fournisseur des armes individuelles et des lance-roquettes, l'armée géorgienne ne dispose que de 32 000 hommes, de cinq chasseurs et d'une centaine de blin­dés. Ces effectifs ne permettent pas de mener des opérations d'envergure.

L'Ossétie du Sud, dont la population n'excède pas 70 000 âmes, n'a évidemment aucune armée digne de ce nom à opposer à la Géorgie, mais elle a un protecteur puissant. La Russie n'a jamais accepté le virage proaméricain pris par l'ancienne république soviétique. Moscou a notamment accordé un passeport russe à tous les habitants d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud qui en feraient la demande, autant dire la grande majorité des populations concernées.

C'est donc officiellement pour protéger les citoyens russes que le Kremlin a décidé d'intervenir. Une in­fime partie du million de militaires de son armée, les 22 000 blindés et les 1 700 avions de chasse à sa disposition suffiront.

En l'espace de quelques heures, des dizaines de chars, des milliers de sol­dats et de «volontaires» se sont engouffrés dans le tunnel de Roki, qui, à plus de 3 000 mètres d'altitude, constitue l'unique point de passage entre l'Ossétie du Nord, en territoire russe, et l'Ossétie du Sud. Puis l'aviation a pilonné tous les objectifs stratégiques situés en Géorgie: l'aéroport de Tbilissi et diverses infrastructures situées à la périphérie de la capitale, Gori, la ville natale de Staline, la base aérienne de Marneoulie, à l'est du pays, le terminal pétrolier de Poti, des bateaux de guerre russes ont pris position au large des côtes géorgiennes, imposant au pays un blocus maritime. Parallèlement, s'ouvrait le deuxième front  abkhaze une autre république qui réclame son attachement à la Russie. Sur ce front  comme sur l'autre, l'armée géorgienne  fut contrainte de battre en retrait.
 
Le coup de force de Saakachvili en Ossétie a t-il été préparé avec les conseillers américains et approuvé par Condoleezza Rice lors de son  séjour à Tbilissi  en juillet 2008 ?
 

En effet la réunion des dirigeants pro-géorgiens polonais, ukrainiens et baltes du 12 août à Tbilissi, a été préalablement programmée. Ni Bush ni Saa­kachvili ne furent surpris par l'ampleur de la riposte russe, misant le choc provoqué au sein de l'opinion publique occidentale au vu des images des chars russes sur le territoire géorgien.

En tout état de cause, désormais la bataille pour l'influence entre puis­sances bat de nouveau son  plain ; une sorte de « nouveau jeu » autour du pétrole. Rappelons que Georges W. Bush, depuis son accession à la prési­dence, n'a cessé de mettre en avant l'idée d'un « cordon sanitaire » autour de la Russie, suivant les avis de ses conseillers selon lesquels il existe « « une continuité géopolitique entre l'Union soviétique d'hier et la Rus­sie d'aujourd'hui  »  obligeant les États-Unis à installer des bases militaires en Asie centrale, en Géorgie, en Tchéquie et en Pologne.

État  non pétrolier, encastré entre l'Asie centrale et l'Europe, la mer Caspienne et la mer Noire, la Géorgie est un point de transit pour les hydrocarbures qui rejoignent la Caspienne pour alimenter l'Europe via la Turquie sans passer par la Russie.

Les compagnies énergétiques occi­dentales ont donc misé sur la Géorgie et investi plus de 30 milliards de dollars dans la construction du BTC, l'oléoduc reliant Bakou, en Azerbaïdjan, à Ceyhan en Turquie, via Tbilissi. Inauguré en 2006, long de 1 774 kilomètres, il traverse la Géorgie sur 260 kilomètres et se di­vise en deux branches. La branche sud peut transporter 1 million de barils de pétrole/jour vers le terminal médi­terranéen de Ceyhan. La branche nord dessert le port géorgien de Soupsa, sur la mer Noire. Il reprend l'ancien pipeline soviétique Bakou-Soupsa, rénové. En chantier, un nouveau gazoduc doit dou­bler le Bakou-Soupsa et transporter 8 milliards de mètres cubes de gaz par an de l'offshore azerbaïdjanais de Shah Deniz jusqu'à Erzurum, en Turquie. Si le conflit se poursuit en Géorgie, il risque de provoquer l'arrêt des investissements dans les hydrocarbu­res de la Caspienne qui représentent une sorte d'alternative aux ressources pétrolières et gazières du Moyen-Orient. Le dessein occidental prévoit de doubler l'oléoduc Bakou-Ceyhan par un gazoduc, Nabucco, qui permettrait de contourner la Russie. Moscou en est fort irrité et le projet est, dans l'immédiat,  mis « en attente de jours meilleurs. »

Quelques bons bougres croyaient la guerre froide enterrée en même temps que l'Union soviétique, en 1991; elle est en train de renaître sous une forme à peine différente.

L'épreuve de force oppose, cette fois, par alliés interpo­sés, les Etats-Unis à une Russie qui n'est plus communiste mais a désor­mais retrouvé les moyens d'assumer  son rôle dans la région. Au mo­ment même où le monde s'apprêtait à profiter de deux semaines de joie olympique,  le fantôme de la guerre froide semblait revenir sur le devant de la scène, avec ses échanges acides au Conseil de sécurité de l'Onu et un feu d'artifice de propagande rappelant l'époque de Staline.

 


 

 

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