Sri Lanka, histoire d'une guerre civile oubliée

Publié le par Charles Morat





Nombreuses sont ces ménagères qui préparent chaque matin ce fameux thé de Ceylan, au prétendu pouvoir antioxydant. Une fois infusé, son arôme envahit les esprits, et chacun songe alors au vert profond des plantations, qui poussent dans la brume des plateaux d'une île figée dans l'océan indien.

 

Derrière cette idylle pour beaucoup d'occidentaux, se cache une réalité bien moins séduisante, celle du Sri Lanka. Dans cet Etat, une guerre vieille de près de trente ans divise toujours l'ancienne colonie anglaise, dans une quasi totale indifférence du reste du monde. Lorsque certains hommes politiques cherchent à relater la gravité de la situation les superlatifs arrivent à manquer. Bernard Kouchner, le 15 mars 2007, envoyé pour assister la Commission des droits de l'homme créée par les autorités sri-lankaises évoque une « mission quasi impossible ».

On a cru le pessimisme s'être emparé des observateurs du conflit. Aujourd'hui certains Etats sortent de leur réserve, à l'image de l'Inde (Le Monde, 28 octobre 2008).

 

A la source des heurts, repose une affaire d'ethnies opposées, d'une part les Cinghalais (74 % de la population), et de l'autre les Tamouls (15 % environ). Jusqu'à l'indépendance en 1948 les tamouls ont toujours bénéficié des faveurs de l'Etat britannique. Cependant, la construction de l'Etat indépendant conduit à un retournement des positions. La décolonisation de l'Etat laisse s'installer une discrimination étendue à toutes les catégories socioprofessionnelles tamoules. Des quotas régionaux en faveur de la majorité cinghalaise privent d'emplois publics la minorité tamoule qui jusque là était surreprésentée dans ce secteur (le monde diplomatique avril 2007, Ressorts du séparatisme tamoul au Sri Lanka).

Une tension entre les communautés s'installe un peu plus en 1956, lors de la victoire du Parti de la liberté (Sri Lanka Freedom Party, SLFP) créé par Solomon Bandaranaïke. La force politique impose le cinghalais comme seule langue officielle, et donne une prééminence à la religion bouddhiste alors qu'une majorité de tamouls est hindouiste.

Une tentative pour remédier à la situation aboutit en 1957 au pacte Bandaranaïke-Chelvanayagam, reconnaissant le Tamoul comme langue officielle.

En 1972, la nouvelle constitution donne peu de garanties pour la protection des minorités. Un groupe d'étudiants tamouls décide donc de créer une organisation qui deviendra le fameux LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam). L'objectif de l'entreprise est l'indépendance de l'Etat tamoul « Eelam » situé au nord-est de l'île et comprenant des régions du sud-est à majorité musulmane.

En 1977, la victoire de l'United National Party (UNP) va conduire à une réforme des institutions et à un changement de politique économique. C'est donc une nouvelle majorité conservatrice cinghalaise qui s'installe aux commandes de l'Etat. Elle décide de l'abandon du modèle parlementaire britannique pour un régime présidentiel fort inspiré par la constitution de la V république française. Parallèlement, il s'agit de renoncer au modèle d'Etat providence, pour fondre dans l'ultralibéralisme, avec la privatisation de la plupart des entreprises publiques. Les changements brutaux conduisent les communautés à se refermer sur elle-même. Devant cette spirale, les forces politiques usent de la violence pour garder prise sur leurs intérêts. Les différents groupes indépendantistes, comme les forces de l'ordre institutionnalisent la violence dans les rapports sociaux. Ce mouvement préfigure alors la politique d'assassinats qui dépassera le cadre du combat militaire, pour frapper la société civile (Mondes rebelles JM Balancie, Arnaud de La Grange ; éd. Michalon).

Un événement fait éclater la tension sous jacente le 24 juillet 1983. Les corps de 13 soldats singhalais tués dans la ville de Jaffna par un commando du LTTE sont rapatriés à Colombo la capitale. Des émeutes éclatent alors prenant en cible la communauté tamoule. Le LTTE reprend le flambeau des passions. Cette série d'évènement est placée sous le nom de « black July », et constitue l'amorce de la première guerre tamoule.

 

Ainsi depuis 25ans,  la guerre civile sévit sur l'île de Ceylan. On estime aujourd'hui qu'elles auraient entraîné la mort de 70 000 personnes et conduit à 230 000 réfugiés intérieurs.

 

 

 

 

 

L'Ethnie Tamoule est répartie entre l'île du Sri Lanka et l'Etat fédéré Indien du Tamil Nadu. Au début des années 80, les solidarités entre les membres de la communauté ont traversé le détroit de Palk qui sépare l'île du continent asiatique. Le développement des réseaux de soutien a conduit à partir de 1983, Indira Gandhi, chef du gouvernement fédéral indien, à soutenir les séparatistes. Le caractère pro américain du gouvernement sri-lankais ne pouvait par ailleurs que davantage motiver l'action indienne.

Le début des hostilités est marqué par une division des combattants Tamoul en plusieurs formations concurrentes, si bien qu'une initiale rivalité entre elles prend une forme fratricide en 1985. Les tigres tamouls (LTTE) s'imposent progressivement. Ils n'hésitent pas à éliminer les rivaux, comme lors de cette liquidation en 1986 de 175 membres d'un groupe concurrent resté dans les mémoires comme le « massacre de la Saint-Valentin ».

Dans la région de Batticaloa , le LTTE réalise au printemps 1987 une embuscade contre les troupes gouvernementales qui surprend par son importance. On note alors le soutient Indien qui a permis d'augmenter le potentiel en homme et en matériel, nécessaire à ces opérations (Raids N° 12 Mai 1987).

Alors que Rajiv Gandhi succède à sa mère en 1984, l'irrédentisme tamoul prend des allures de risque pour l'Etat indien. La puissance croissante des tigres effraye les esprits. On craint que le combat s'exporte jusqu'au Tamil Nadu, avec la création d'un Etat indépendant Tamoul. Il est donc impératif de régler le contentieux, de telle manière à préserver les sensibilités ethniques du Tamil Nadu et à maintenir l'union indienne.

 

En 1987, un accord indo-sri-lankais du 28 juillet est conclu, il fait droit à certaines revendications séparatistes (accession du tamoul au rang de langue officielle, instauration d'un cessez le feu, octroi d'une amnistie générale, libération des prisonniers, dévolution des pouvoirs au bénéfice des provinces, projet de fusion entre les provinces Nord et Est à la suite d'un référendum ). L'Inde se voit confier le maintien de l'ordre et l'exécution des opérations de désarmement. Le LTTE qui a donné un accord de principe sur le texte, refuse cependant d'être désarmé. L'opération de maintien de la paix finit par déraper en guerre frontale. L'incapacité des militaires indiens à enrayer le processus de violence, les conduit à se retirer en 1990.

 

Pour contrer les tigres à leur départ, les militaires regroupent des formations tamoules concurrentes. La Tamil National Army est alors constituée, elle est secondée de la « Civilian Volunteer Force », une unité paramilitaire formée des tamouls opposés au LTTE. La force d'opposition est alors entraînée par les services secrets indiens. Les cadres n'hésitent pas à enrôler de force les combattants. En 1989, elle aligne près de 30 000 hommes, et commence à sérieusement gêner les autorités de Colombo. Dès lors il est question de faire cesser l'ingérence indienne. Pour ce faire, le gouvernement sri lankais apporte discrètement son soutient aux Tigres. L'équilibre est violemment contre balancé, et le dispositif  indien disparaît en mai 1990. A ce cuisant échec viendra s'ajouter un terrible traumatisme pour les autorités fédérales indiennes. Lors d'une visite le 21 mai 1991, dans la région de Sriperumbudur, connue pour être la base arrière des rebelles, le premier ministre Rajiv est assassiné (jeune afrique.com, Tirthankar Chanda, 20 mai 2007).

 

Un autre acteur est entré en scène au cours de la décennie quatre-vingt : le JVP (Janatha Vimukti Peramna), soit le Front de libération du peuple. Créé dans la seconde moitié des années 60, il regroupe alors des jeunes cinghalais des classes moyennes, et véhicule des pensées marxistes. Le parti est fondé sur la frustration d'une jeunesse déchue par l'élite cinghalaise. Très vite le parti évolue vers le soutient d'une cause nationaliste, qui s'oppose par conséquent au mouvement tamoul. Après une première tentative d'insurrection en 1971, les JVP mènent de violentes émeutes, qui conduisent incidemment à sa perte en 1990 sous l'action des autorités sri-lankaises.

 

Entre 1990 et 1995 les combats entre les indépendantistes et l'Etat reprennent. Il se concentre sur deux zones. L'une au Nord est peuplée à 95% de Tamouls, les combats sont frontaux, et concentrés sur une ligne démarquant les frontières d'un Etat tamoul de fait. Celui-ci administre parallèlement le territoire, et fait de Jaffna sa capitale. L'autre zone de combat se situe dans les provinces de l'est, où les tamouls composent 42% de la population, contre 32% pour les musulmans, et 25% pour les cinghalais. Les tigres ont développé une guérilla, qui connaît des résultats mitigés. La réponse efficace de l'armée sri-lankaise et l'opposition des musulmans victimes de massacres commis par les Tigres empêchent la guérilla de s'implanter durablement.

 

 Fin 1994, une lueur d'espoir semble apparaître après l'accueil favorable de la nouvelle présidente Mme Kumaratunga par le LTTE. Un accord de cessez le feu entre en vigueur le 8 janvier 1995. La présidente fait preuve de bonne volonté en rompant un contrat important d'achat d'armes à la Russie, et en suspendant l'embargo pesant sur le nord de l'île. Malgré tout, les tigres campent sur leurs exigence d'indépendance, et renforce,t leur capacité militaire.

Le conflit repart de plus belle en avril 1995. Le LTTE lance de violentes attaques sur les positions gouvernementales, et fait démonstration de l'acquisition de missile sol-air en abattant deux avions de transport. Ce « modus operandi » laisse alors présager le développement des capacités d'action des rebelles. Ainsi en 1997, ceux-ci feront acquisition de missiles Stinger à la place des habituels SA-7 russes et HN-5A chinois (Raids n° 149 Octobre 1998).

A la suite cette surprenante reprise des combats, les militaires sri-lankais répondent avec d'importants moyens. Le budget de l'armée atteint plus de 700 millions de dollars durant la seule année 1995, contre 400 les années précédentes. La ville de Jaffna est reprise après un sanglant combat de 42 jours. Les années qui suivent, laissent apparaître des tigres perdant des positions mais conservant toujours suffisamment de force pour frapper. Les irréductibles harcèlent au moyen d'attentats terroristes les objectifs militaires, économiques, ou religieux. A ce titre, on leur doit la sinistre adaptation des techniques kamikazes au terrorisme.

 

Ce qui a mis deux ans à être conquis, est à nouveau annexé par le LTTE, en 1998. La grande base militaire du gouvernement à Elephant Pass (15 000 hommes) tombe au main des tigres, ainsi que celle Soranpattu avec des armements lourds à la clef. Il s'agit alors d'investir lourdement pour contenir de pareilles avancées. Colombo entreprend l'achat de bombardiers israélien Kfir, de Mig 27 russes, et de lances roquettes multiples pakistanais.

 

Le LTTE dispose à l'image de son adversaire de sources de financement propres. La communauté Tamoule, ayant connu une forte diaspora dans le monde, est contrainte de soutenir l'effort de guerre. Les témoignages du racket de ces émigrés sont nombreux. Ainsi au Canada, la communauté tamoule aurait fait ces derniers temps l'objet d'enquêtes pour déceler des réseaux d'extorsion, et de revente de drogue. Le LTTE est dans le collimateur de nombreux services de renseignement et de sécurité. L'organisation est ainsi interdite dans de nombreux pays occidentaux. Lesquels tentent de restreindre les flux financiers de soutien des combattants. Ces flux s'élevaient à 1,2 milliard d'euros en 1999, alors que 1 millions de tamouls avaient émigré.

 

En 2000, la Norvège s'implique dans le règlement du conflit, et un cessez le feu unilatéral est pris par le LTTE le 25 décembre 2001. Pour le LTTE, il n'est plus question d'accéder à la reconnaissance internationale par la violence. Par ailleurs, il crée sa branche politique sur la scène sri-lankaise et remporte 6,8% des voix en 2004 pour les élections parlementaires.

La période de l'avant élection est cependant marquée par le retrait des tigres des négociations, il reproche à leurs interlocuteurs de ne pas agir en la faveur d'un retour à la normale dans le nord du pays, lesquels maintiendraient des mesures de sécurité trop hautes (Les nouveaux mondes rebelles  JM Balancie, Arnaud de La Grange ; éd. Michalon).

 

Le JVP anciennement déchu réapparaît sur la scène politique.  Les extrémistes cinghalais remportent les élections par une alliance avec le parti de la présidente Kumaratunge. Le nouveau pouvoir politique étant peu enclin aux concessions, les espoirs de paix sombrent alors dans le flou.

 

Quant au LTTE, il connaît des luttes internes qui entraînent sa scission. Karuna, ancien chef militaire de la zone Est, crée une faction et rompt avec l'organisation principale. Le LTTE accuse alors le gouvernement de Colombo d'aider le chef rebelle à fuir la région.

La situation dans les pays est à nouveau troublée. Les pourparlers rompus, et un mouvement rebelle en pleine crise interne, laisse présager le pire.

Ainsi, le 7 juillet 2004, un attentat suicide dans la capitale laisse entrevoir un retour aux hostilités.

 

 En novembre 2005, interviennent de nouvelles élections qui donnent la victoire présidentielle à Mahinda Rajapakse. Celui-ci s'est allié avec JVP et un autre mouvement cinghalais extrémiste, qui réduisent ce conflit ethnique à un problème de « loi et d'ordre ». Il nomme au ministère de la défense des « durs » qui prônent une solution militaire au conflit.

 

En décembre 2005, le conflit reprend, avec toujours son lot aussi important de victimes. En octobre 2006, on compte depuis la reprise des combats 2 300 morts et 200 000 déplacés, comme si le Tsunami qui a frappé l'île en décembre 2004 n'avait pas suffit en ravageant 75% des côtes de l'île (Le Monde, le 21 octobre 2006, Françoise Chipaux).

Le médiateur norvégien, Erik Solheim, parvient en octobre 2006, à réunir les belligérants autour d'une table des négociations. Malgré une volonté de façade de parvenir à un accord, les combats se poursuivent  au grand désespoir des observateurs.

 

Dressant le constat d'échec du processus de paix, le chef des Tigres Velupillai Prabhakaran, affirme, le lundi 27 novembre, que les Tamouls n'ont d'autre choix que l'indépendance face au « chauvinisme cinghalais ».

 

Tous les moyens sont employés pour la victoire.

Les tigres développent des unités navales spécialisées dans les attaques suicides. Elles se distinguent par l'attaque d'un cargo étranger au large des côtes nord du Sri Lanka le 21 janvier 2007, au moyen d'un bateau rempli d'explosifs.

Le 24 avril de la même année les tigres engagent pour la deuxième fois deux petits avions dans une offensive sur le complexe militaire de Palaly, conduisant à la mort de 6 soldats gouvernementaux ainsi que de 6 blessés. Ces attaques aériennes, peu promptes à entraîner la victoire, ont néanmoins un fort impact psychologique. Les populations civiles et les militaires craignent ces attaques qui surviennent la nuit. Les soldats déclareront avoir abattu un des appareils de la Tamileetan Air Force en 2008 (Raid N°270, novembre 2008)

 

Courant 2007, les combats continuent toujours, sous l'exaspération des diplomates. Lesquels n'échappent pas aux affrontements directs. Ainsi, le 27 février 2007, alors que les ambassadeurs allemand, américain et italien viennent se rendre compte de la situation sur l'île, ils sont l'objet d'un tir d'obus de mortier sur leur hélicoptère. Les trois ambassadeurs sont blessés. Les assaillants répondront qu'ils n'étaient pas informés d'une telle présence dans l'appareil (Raids N°251, avril 2007)

 

Malgré leur résistance, en juillet 2007 les tigres sont contraints à se retirer de l'Est de l'île. Les combats se concentrent alors dans le nord de l'île. Thamilselvan, le responsable de l'aile politique des tigres est tué  lors d'un raid aérien dans la partie septentrionale de l'île, le vendredi 2 novembre 2007 (Le Monde 4 novembre 2007). Les tigres semblent avoir depuis du mal à enrayer la succession de défaites. La ville stratégique de Pooneryn située dans le nord de l'île, a été ainsi reprise après des mois de combats, en novembre 2008. Cette prise ouvre la voie vers une probable reprise de la péninsule de Jaffna, dernier fief de la résistance (Le Monde 18 novembre 2008).

Après 70 000 personnes tuées, la guerre civile annonce peut-être sa fin. Aujourd'hui encore le nombre de personne pris entre les deux feux est important, la situation humanitaire est incontestablement grave. Les solidarités tamoules sont parvenues à faire sortir l'Inde de son mutisme. Le premier ministre Manmohan Singh est sorti de sa réserve en appelant son homologue sri lankais, Mahinda Rajapaksa pour lui demander d'épargner les civils et l'exhorter à  amorcer « un processus politique » devant conduire à un « règlement négocié » (Le Monde, 28 octobre 2008, Frédéric Bobin).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Asie

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