Quelle relation pour l'Inde et le Pakistan ?

Publié le par METHIVIER Romain

Une coopération indo-pakistanaise est-elle possible?



C'est un procès pas comme les autres qui s'est ouvert jeudi 16 avril 2009 à Bombay, celui des attentats qui ont frappé la capitale économique indienne du 26 novembre au 29 novembre 2008. 174 morts, des centaines de blessés, dix terroristes, un seul accusé[1]. Mohammad Ajmal Amir Iman alias «Kasab» est, en effet, soupçonné d'être le seul survivant du groupe de dix hommes qui ont perpétré les attaques dans toute la ville. M. Iman, 21 ans, est inculpé "d'actes de guerre" contre l'Inde, de "meurtres et de tentatives de meurtres et de violation de la législation sur les armes et les explosifs". Il encourt la peine de mort pour ce que la presse a surnommé le "11-Septembre de l'Inde"[2]. Mais derrière le procès du jeune homme se dessine celui de la responsabilité du Pakistan. Le procureur spécial, M. Nikam, affirme que la précision de ces attentats suggère l'implication de professionnels du renseignement au Pakistan[3].

Cette brûlante actualité maintient un climat de doute quant à un éventuel apaisement des tensions politiques et diplomatiques entre ces deux frères ennemis. Pour autant, tout espoir n'est pas perdu! Trois hypothèses de résolution doivent être mentionnées...

Si l'Afghanistan est instrumentalisé en tant que catalyseur d'une volonté commune aux deux Etats, l'appui de certaines grandes puissances internationales est aussi susceptible d'orienter la résolution du conflit indopakistanais. Enfin, cette problématique doit être observée sous un angle plus pragmatique, par la relance des échanges commerciaux et énergétiques.


I. L'instrumentalisation de l'Afghanistan


L'Afghanistan est un levier potentiel majeur dans l'amélioration du conflit indo-pakistanais, notamment sous l'angle de la lutte anti-terroriste.

 

A. Une lutte anti-terroriste commune, comme angle d'approche au conflit

 

Dès l'indépendance de l'Inde britannique (1947), le Cachemire devient une source permanente de tensions entre l'Inde et le Pakistan donnant lieu à des conflits armés et des attentats[4]. Cette situation a facilité l'apparition de groupements extrémistes tels que le Lashkar-e-Taiba (LeT)[5]. L'objectif principal de cette organisation est la création d'un Etat islamique indépendant.

 

Les attentats de Bombay n'ont fait que raviver les haines du conflit du cachemire et ont montré la fragilité des relations Pakistan-Inde face au mouvement du LeT. De plus, à l'origine, l'organisation LeT fut en partie créé pour participer au conflit Moudjahid contre le régime de Nadjibullah en Afghanistan (1992)[6]. Par la suite, le mouvement s'est créé des liens avec les Talibans (certains cadres du mouvement sont afghans) puis avec le mouvement terroriste d'Oussama Ben Laden, Al-Qaida. En effet, lors de sa capture en avril 2001 le long de la frontière afghano-pakistanaise, Khalid Abdullah Mishal Thamer Al Mutayri (né au Koweït) aurait avoué l'aide apportée par le LeT à son groupe Taliban.

 



Un espoir de dénouement du conflit peut être envisagé par le biais de la lutte contre les mouvements terroristes en Afghanistan. En effet:

D'une part, Barack Obama fait de la lutte antiterroriste en Afghanistan une de ses priorités. Dans ce but, un apaisement des relations indo pakistanaise est nécessaire. Cela permettrait de faciliter la lutte contre les talibans pakistanais qui combattent et s'entraînent en Afghanistan. Les analystes observent une mutation du mouvement Taliban avec une augmentation significative de combattants en provenance du Pakistan. Barack Obama prône à ce sujet d'en « finir avec la politique afghane d'Islamabad et son cortège de groupes islamiques supplétifs »[7].

D'autre part, l'Inde et le Pakistan ont un intérêt commun dans cette démarche ; cela permettrait à l'Inde de diminuer le risque d'attaques terroristes sur son territoire et de réduire les tensions inhérentes à la région du Cachemire attisées et instrumentalisées par certains groupes terroristes, notamment le LeT[8]. De plus, cela permettrait au Pakistan d'asseoir son régime démocratique et de rester en bon terme avec les Etats-Unis, facteur de pression et d'aides financières importantes[9].

 

Le conflit du Cachemire a forcé le Pakistan et l'Inde à créer une armée conventionnelle soutenue par la fonction dissuasive de leurs armes nucléaires (acquises respectivement en 1998 et 1974). La montée du terrorisme au Pakistan et en Inde force ces deux puissances à revoir leur stratégie de défense vers un combat centré sur des opérations anti-terroristes et de lutte antiguérilla. De ce fait, François Raffenne[10] lance la piste d'une coopération plus approfondie entre l'Inde et le Pakistan concernant l'entraînement à ce nouveau type de combat. L'Inde est reconnue, particulièrement par les Etats Unis, comme une ressource majeure d'expertise sur la lutte anti-terroriste[11]. Cette formation à la lutte anti-terroriste se caractérise d'abord par une suppression des liens entre les organisations terroristes pakistanaises, notamment le LeT et les Talibans pakistanais, et à une plus grande coopération diplomatique entre l'Inde, le Pakistan et les Etats-Unis.

 

 Il ne faut donc pas négliger ni l'appui américain ni l'influence de la communauté internationale dans ce triangle d'Asie centrale.

 

B. L'appui de la communauté internationale


L'émissaire américain Richard Holbrooke, nouveau représentant spécial pour le Pakistan et l'Afghanistan de Barack Obama, lors de sa visite à New Delhi le 15 février 2009, a souligné auprès du ministre des affaires étrangères indien Pranab Mukherjee : "pour la première fois en soixante ans, depuis l'indépendance, votre pays (l'Inde), le Pakistan et les Etats-Unis sont tous confrontés à un ennemi qui fait peser une menace directe sur nos gouvernements, nos capitales et nos populations"[12]. En effet, les Etats-Unis ont un intérêt majeur à dialoguer avec le Pakistan pour la garantie de la sécurité des voies d'approvisionnement des forces américaines et de celles de l'OTAN.

 

Comme à chaque attaque terroriste sur le territoire indien, de nombreux acteurs de la communauté internationale ont demandé l'intervention de l'Organisation des Nations Unies (ONU). En effet, l'Inde a directement demandé au Secrétaire Général de l'ONU de presser le Pakistan à reconnaître l'implication de groupements pakistanais dans les attentats du 26 novembre[13]. Bien que Ban Ki-mon ait indiqué que seule une implication volontaire de chaque pays dans la lutte contre le terrorisme serait bénéfique - par opposition aux pressions internationales -, il a noté la nécessité de lutter contre le terrorisme à un niveau international et a proposé une « convention internationale globale sur le terrorisme »[14].

 

 

Force est de constater que les liens entre l'Inde et le Pakistan débordent le contexte local cachemiri et conforte l'hypothèse quant à l'influence de l'Afghanistan dans cette région d'Asie du Sud.

 


II. Dépasser les rivalités: Une coopération nécessaire

 

A. En matière économique


La puissance économique du Pakistan est structurellement marquée par de nombreuses faiblesses. Cette puissance réside en partie dans l'agriculture (44% de la population) 22% du PIB et l'industrie avec 25%. Les biens produits sont ceux d'un pays sous-développé : céréales (blé, maïs, riz et coton) et produits industriels à faible valeur ajoutée (pétrochimie, sidérurgie, etc.). L'analyse des relations économiques extérieures s'avère instructive : le Pakistan importe des produits à haute valeur ajoutée et exporte, à l'inverse, des biens à faible valeur ajoutée.

Ces caractéristiques commerciales montrent une dépendance réelle et problématique dans certains domaines stratégiques vis-à-vis de ses fournisseurs. Le Pakistan ne peut donc pas avoir de moyen de pression car il n'exporte que des produits artisanaux et agricoles. En outre, ses partenaires commerciaux reflètent de plus en plus les alliances extérieures. Ses principaux clients sont les Etats-Unis, les Emirats Arabes Unis et l'Afghanistan, qui vient de dépasser le Royaume-Uni.

 

L'absence de l'Inde comme un de ses principaux partenaires économique est symptomatique de la tension diplomatique entre ces deux nations. Les échanges commerciaux entre l'Inde et le Pakistan restent ainsi limités. Ils se font en général par mer et par l'intermédiaire de pays tiers. Il n'existe pas de lignes maritimes directes entre les deux pays, par exemple entre Bombay et Karachi mais il est désormais prévu de les rétablir. Plus largement, l'ancien président afghan Pervez Musharraff avait émis l'idée, le 20 novembre 2006, d'un "plan Marshall"[15] pour l'Afghanistan ; il pourrait être intéressant de reprendre et d'appliquer ce projet au cadre indo-pakistanais.

 

Pour autant, aujourd'hui, l'hypothèse d'un renforcement accru entre l'Inde et le Pakistan semble faible au regard de la nouvelle stratégie d'Islamabad. En effet, le président pakistanais Asif Ali Zardari a déclaré lundi 16 février 2009 le souhait de voir « davantage de compagnies chinoises puissent venir s'installer dans les zones chinoises spéciales au Pakistan »[16]. Le gouvernement chinois a toujours encouragé les investisseurs à explorer des opportunités au Pakistan qui applique des politiques en faveur des investisseurs, de sorte que la coopération économique entre le Pakistan et la Chine constitue une partie importante du partenariat stratégique entre les deux pays. Ceux-ci se sont engagés à approfondir cette coopération mutuellement avantageuse dans le domaine économique, au détriment de l'Inde.


B. Qu'en est-il des ressources naturelles et stratégiques?


La croissance indienne mobilise des ressources conséquentes, aussi bien en ce qui concerne les matières naturelles qu'énergétiques. Si les premières sont présentes en quantités satisfaisantes, l'approvisionnement en pétrole et en gaz naturel semble plus problématique. En vue de répondre à des besoins énergétiques en hausse de 6 à 8% par an, ce pays doit trouver une solution.

 

En ce qui concerne le Pakistan, la situation est différente. Ce pays dispose en effet de ressources gazières au Baloutchistan, mais l'instabilité permanente de cette région empêche le Pakistan d'avoir des approvisionnements sûrs et réguliers. Un projet a donc vu le jour en vue de résoudre les problèmes de ressources énergétiques pour ces deux pays. Il s'agirait de construire un gazoduc partant de l'Iran et approvisionnant le Pakistan et l'Inde (IPI). Ce "pipeline de la paix"[17] devrait être opérationnel à horizon 2014. Toutefois ce projet ne remportait pas jusqu'à présent les suffrages de Washington, qui a décidé de le bloquer et d'encourager le projet TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde). La réaction américaine s'explique par le fait qu'elle ne souhaite pas voir la réalisation d'un projet aussi lucratif au profit d'un pays ayant figuré sur la liste des membres de l'axe du Mal. Il semblerait que la situation évolue, en effet l'administration Obama semble vouloir prôner un dialogue, certes ferme, mais bien réel avec Téhéran. Dans l'hypothèse où les Etats Unis lèveraient leur veto, et le problème des droits de transit à régler entre l'Inde et le Pakistan une fois réglé, ce projet permettrait la sécurisation des approvisionnements gaziers de ces deux pays.

 

 

 

 Le gaz n'est pas la seule ressource stratégique problématique pour ces deux pays, qui doivent prendre en compte la contrainte de l'approvisionnement en eau. Le Pakistan est principalement desservi en eau grâce au Chenab, un affluent de l'Indus qui traverse le pays du nord au sud. Cet affluent traverse le Cachemire sous contrôle hindou ; le Pakistan peut donc se retrouver sous la dépendance de ce pays. Le partage des eaux est régi par un traité bilatéral du 19 septembre 1960. Celui-ci est parfois remis en cause en cas de dégradation extrême des relations entre les deux pays. Le Pakistan a des besoins hydrauliques considérables, en raison de son agriculture. En effet, cette dernière consomme l'eau en très grandes quantités : 98% de l'eau de ce pays sert ses besoins agricoles. Dans l'éventualité d'un rationnement voire d'un assèchement du Chenab par l'Inde, la pénurie au Pakistan pourrait amener ce dernier à importer du blé, ce qui aggraverait son déficit commercial[18]. Le Pakistan est donc très vulnérable aux pressions indiennes.

 

Si l'Inde dispose de moyens de pression sur son voisin au niveau de la gestion de l'eau, la situation s'inverse à propos de la question de l'approvisionnement en gaz. Ces moyens de pression réciproques conditionnés à la réalisation du gazoduc IPI pourraient se transformer de façon positive de manière à amener une collaboration renforcée et une imbrication plus marquée du destin des deux pays. Dans ces phénomènes résident sans doute des facteurs de stabilisation de la région.

 

 

 

Pour autant, la complexité du conflit indo-pakistanais ne permet pas aujourd'hui de trouver une solution optimisée et immédiate. Le poids culturel et historique a pour conséquence une véritable doctrine de guerre, certains ressortissants n'ayant jamais connu leur pays en temps de paix.

 

 

 

 

                                                                                           

 


 

 

 

 

 

1 Début du procès du «11 septembre indien», source AFP, www.libération.fr, 17 avril 2009

2 Procès de Bombay: l'accusé dit avoir été torturé et revient sur ses aveux, AFP, 17 avril 2009

3 Ouverture du procès du suspect pakistanais dans les attentats de Mumbai, The canadian Press, 17 avril 2009

4 Inde-Pakistan, un demi-siècle d'affrontements, La Documentation Française

5 Le Lashkar-e-Taiba est un mouvement terroriste créé en Afghanistan par Hafiz Muhammad Saeed et Zafar

Iqbal avec pour deux objectifs principaux de lutter contre le gouvernement Afghan de Nadjibullah et d'introduire un nouvel État islamique au Cachemire. Ses liens avec le gouvernement du Pakistan sont matérialisés par la relation du mouvement avec l'Inter-Services Intelligence (ISI).

[6] Mohammad Najibullah est le président de l'Afghanistan de 1986 à 1992. S'identifiant aux idées communistes, il était notamment chef de la police secrète lors de l'occupation soviétique.

[7] BOBIN, Frédéric, « Le Pakistan plaide sa bonne foi auprès du voisin indien », Le Monde, 30 novembre

2008, www.lemonde.fr

[8] BONNIFACE, Pascal L'inde et le Pakistan dans un dangereux face à face, IRIS 2001

[9] LAGARDE, Dominique, « Inde, Pakistan et Etats-Unis : le ménage à trois », L'express, 16 février 2009,

www.l'express.fr

[10] Expert à la DAS (direction des affaires stratégiques) sur les questions américaine et transatlantique

[11] WHAT CAN THE UNITED STATES LEARN FROM INDIA TO COUNTER TERRORISM?, William

SCOTT Latimer March 2004

[12] L'Inde, le Pakistan et les Etats-Unis sont "tous confrontés" au terrorisme, selon M. Holbrooke Lemonde.fr avec AFP du 17.02.2009

13 L'Inde appelle l'ONU à presser le Pakistan sur l'accusation de terrorisme, Xinhuanet News, 2009-02-06

1'4 Ban Ki-moon appelle l'Inde et le Pakistan à régler leurs différends par le dialogue, Xinhuanet News,

2009-02-07

 

[15] www.eurasianet.org/resource/afghanistan/hypermail/200611/0041.shtml

[16] http://www.french.xinhuanet.com/french/2009-02/17/content_818500.htm

[17] www.iran-resist.org/ Le gazoduc Iran-Pakistan-Inde est à nouveau en stand-by

[18] www.planetenonviolence.org, regain de tension Inde-Pakistan, 18/09/08

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Publié dans Asie

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I
L’Inde ne peut prétendre au statut de puissance internationale avant d’avoir établi une paix durable avec son voisin pakistanais.<br /> <br /> Le titre peut surprendre, présenté ainsi : c’est naturel, il n’est pas complet. Il s’agit de défendre, ici, l’idée selon laquelle l’Inde a besoin de la paix avec le Pakistan si elle veut devenir une réelle grande puissance, assez solide pour véritablement rayonner à l’international.<br /> <br /> Un appel de bon sens probablement inaudible : la faute à la pensée géopolitique traditionnelle<br /> Défendre cette idée, cela ne veut pas dire croire qu’elle sera prise en compte : les grandes puissances se sont, le plus souvent, historiquement, construites d’abord « par le fer et par le sang », pour paraphraser Bismarck. C’est plus encore le cas quand le roman national se teinte de haine raciste, religieuse ou soi-disant « civilisationnelle » de l’Autre, rendant tout compromis impossible.<br /> <br /> Or aujourd’hui, en Inde, l’extrême droite identitaire est importante politiquement, et la haine anti-musulmane est devenue violente plus d’une fois, d’autant plus depuis que Narendra Modi est arrivé au pouvoir. La haine identitaire est aussi anti-chrétienne d’ailleurs, on aurait tort de l’oublier : selon l’Association Évangélique d’Inde, l’année 2017 aura été la plus « traumatisante » pour les Indiens chrétiens depuis une décennie au moins. Et les territoires dans lesquels les chrétiens sont le plus en danger sont tenus par le BJP, le parti au pouvoir. Pour plus d’informations sur ce sujet, il est intéressant de lire le rapport de l’Association Évangélique d’Inde (en anglais) en cliquant ici.<br /> <br /> Le désir d’inclusion et d’acceptation de l’Autre, qu’on retrouve chez les fondateurs de l’Inde comme du Pakistan modernes, est mis en danger par une vague de haine qui semble menacer l’ensemble du sous-continent, et tout particulièrement le pays qui, en son sein, se rêve en grande puissance pour le XXIe siècle.<br /> <br /> Cette haine semble bien nourrir une vision « bismarckienne » des relations internationales en Inde. On y parle ainsi de territoires pakistanais (Azad Cachemire et Gilgit Baltistan), comme étant « occupés », ce qui n’a aucun sens, si ce n’est pour préparer les esprits à une nouvelle guerre avec Islamabad, dans le but de prendre ces territoires.<br /> <br /> Globalement, dans l’ensemble de l’Asie du Sud, il y a cette obsession de la vision géopolitique héritée du XIXe siècle : si, en Europe, on a été trop loin dans le rejet de la géopolitique classique, en Asie, ou en tout cas dans cette partie de l’Asie, la critique est totalement absente, et cette approche théorique du monde amène à voir la guerre comme une solution parmi d’autres pour arriver à ses fins…<br /> <br /> Bien sûr, cette retranscription sans réflexion de la géopolitique du XIXe siècle dans le XXIe siècle est absurde, car il ne prend pas en compte l’évolution technique de l’armement et des possibilités de faire la guerre. Elle oublie également les bienfaits que la stabilité, la globalisation, apportent au pays même qui pourrait mettre tout cela de côté au nom de mythes nationalistes aussi fantasques qu’irréalisables. Hélas, pour l’Europe, rien de nouveau : ce n’est pas la première fois qu’on voit un pays prospérer mais préférer des fantasmes identitaires et des rêves de conquêtes aux possibilités concrètes offertes par la paix.<br /> <br /> La vision dangereuse de l’extrémisme hindou pour l’Inde et l’Asie du Sud<br /> Selon l’approche géopolitique classique, et la vision belliqueuse des nationalistes hindous, prendre par la force des territoires pakistanais dans une nouvelle guerre, permet de faire totalement la jonction avec l’Afghanistan, allié de New Delhi, et d’affaiblir durablement Islamabad. Affaiblissement qui irait, dans l’esprit de certains idéologues nationalistes à Kaboul et à New Delhi jusqu’au démembrement du Pakistan, peu importe le désastre humain et le danger sécuritaire que cela représenterait pour la population pakistanaise elle-même, l’environnement régional tout proche, voire le reste du monde…<br /> <br /> Qu’importe pour les idéologues nationalistes en Inde qui pensent sans doute, à partir de là, pouvoir enfin s’imposer à l’ensemble de l’Asie du Sud. Après tout, dans cette partie du monde, Islamabad représente une puissance moyenne, seule capable de s’opposer par ses propres forces à un diktat de New Delhi. Plus difficile pour le Bangladesh ou pour le Sri Lanka…<br /> <br /> Le nationalisme hindou aurait d’autant moins de problèmes avec une nouvelle guerre indo-pakistanaise, parce qu’elle correspond à sa vision du monde, violemment islamophobe. Quand une certaine droite indienne, flirtant avec cette extrême-droite, va jusqu’à soutenir les violeurs hindous d’une petite fille cachemirie musulmane, on comprend que ces extrémistes n’ont rien à envier aux terroristes et fondamentalistes violents au Pakistan ou en Afghanistan. Et quand certains politiciens indiens ne cachent pas leur admiration pour Hitler, la communauté internationale peut légitimement s’inquiéter.<br /> <br /> Une inquiétude qu’on retrouve chez bien des progressistes indiens, et que devraient partager tous les Indiens souhaitant voir leur pays devenir une grande puissance. Parce que le monde a bien changé depuis Bismarck : Napoléon III n’avait pas l’arme nucléaire à disposition… Des interventions ponctuelles ne changeant pas le statu quo fondamentalement peuvent être acceptées, mais la perte de territoires par le Pakistan dans une nouvelle guerre entraînera forcément une réponse utilisant toutes les moyens à disposition. Et dans un échange de feu nucléaire, dans une guerre totale aujourd’hui, il n’y a que des perdants.<br /> <br /> Les menaces hindouistes, et les violences contre les minorités religieuses, notamment musulmanes, confirment également à une partie du corps politique pakistanais que la paix avec l’Inde n’est qu’un doux rêve, et que le monde tel qu’il est leur impose une guerre froide dans laquelle tous les moyens sont bons pour se défendre.<br /> <br /> Les analystes et politiciens pakistanais ne sont pas dupes : si les Indiens peuvent menacer Islamabad, l’armée pakistanaise ne peut pas également menacer Delhi. Face à la menace d’un extrémisme violent hindou, potentiellement génocidaire, il est logique que certains, dans un État moins fort mais malgré tout assez important pour ne pas pouvoir être aussi soumis que les autres en Asie du Sud, décide d’utiliser toutes les armes à leur disposition.<br /> <br /> L’extrémisme hindou signifie donc un danger de guerre conventionnelle, mais aussi de guerre par procuration, utilisant des acteurs non-étatiques, qui ont déjà représenté un réel danger sécuritaire pour l’Inde par le passé. L’approche nationaliste, et une vision géopolitique agressive, ne donneront pas les résultats fantasmés. Par contre, ils peuvent entraîner la ruine de l’Asie du Sud.<br /> <br /> Par ailleurs, les partisans de l’affrontement avec le Pakistan sont également un danger pour l’Inde multi-ethnique et multireligieuse. L’Asie du Sud a une identité et une Histoire plurielles, et les extrémistes, quelle que soit leur religion, ne l’acceptent pas. Ainsi l’Inde, c’est aussi son passé « islamique », que les nationalistes hindous l’acceptent ou non. Leur seule façon d’imposer leur point de vue, à terme, à la société indienne, passera par la violence. Tout comme les Taliban qui ont dynamité les Bouddhas de Bamiyan ou massacré les Hazaras, parce qu’il refusait un Afghanistan au passé bouddhiste ou composé aussi de musulmanes chiites, et non sunnites.<br /> <br /> On ne peut pas devenir une grande puissance en situation de guerre civile. Or la guerre civile, c’est le fantasme de l’identitaire, en Asie du Sud, comme ailleurs. Et même sans aller jusqu’à la guerre civile, le fantasme du « nationaliste hindou » passe forcément par un choc des civilisations qui, mené jusqu’à son terme, ne produit que des charniers.<br /> <br /> Pourquoi une vraie paix entre l’Inde et le Pakistan permettra à New Delhi de s’affirmer comme grande puissance<br /> La paix avec le Pakistan demanderait des compromis, certes. Elle passerait par une solution originale sur le Cachemire, par exemple rendant la frontière entre Cachemires indien et pakistanais quasiment invisible, ou entraînant une très forte autonomie du Cachemire indien.<br /> <br /> Elle passerait aussi par un travail historique commun difficile, sur la partition, sur les erreurs de figures historiques mythifiées. Mais les gains, en retour, seraient énormes : avec le temps, Pakistan et Inde pourraient se parler non pas comme des ennemis, mais comme des voisins normaux. Cela voudrait dire, pour l’Inde comme pour le Pakistan, des craintes militaires frontalières petit à petit apaisées. Peut-être à terme une démilitarisation au moins partielle de la frontière, ou au moins une modernisation plus rationnelle, et moins coûteuse, de l’outil militaire.<br /> <br /> Des deux côtés, les économies seraient substantielles et pourraient servir pour l’éducation, le système de santé, les infrastructures, les défis écologiques, l’aide aux plus démunis : des vrais problèmes, déjà, pour les deux pays.<br /> <br /> Bien entendu, même dans un monde où l’Inde et le Pakistan vivraient un tel apaisement, on n’arriverait pas immédiatement à la situation franco-allemande contemporaine. Mais si un réel apaisement avait lieu, les deux États auraient cet exemple comme perspective d’avenir, à plus long terme.<br /> <br /> Et dans un avenir plus proche, ils auraient la possibilité de développer leur potentiel géopolitique, n’étant plus obsédé l’un par l’autre : le Pakistan vers l’ouest musulman, et l’Inde vers l’Asie hors Asie du Sud. C’est dans le Moyen-Orient au sens large (notamment comme force ayant des relations équilibrées entre Arabie saoudite et Iran) pour le Pakistan, et en Asie du Sud-Est (ainsi que sur les mers de l’Asie-Pacifique en général) pour l’Inde que l’importance d’Islamabad et de New Delhi se révéleront vraiment à la communauté internationale.<br /> <br /> L’Asie du Sud serait juste leur maison commune, maison commune qui demandera d’ailleurs la coopération de tous pour gérer les défis sécuritaires, économiques, écologiques présents et à venir. Une telle approche n’empêchera pas l’Inde de se présenter comme une grande puissance. Après tout, ce qui définit une grande puissance, c’est justement sa capacité à aller au-delà de son environnement régional, pour compter, voire devenir indispensable, ailleurs.<br /> <br /> Un apaisement progressif permettant la stabilité et un développement économique confirmé ; un risque de guerre progressivement éclipsé, ainsi que des problèmes sécuritaires internes réduits ; la possibilité de ne pas garder les yeux rivés sur la région mais mener une stratégie projetant le pays à l’international bien plus qu’aujourd’hui encore : les intérêts d’une paix avec le Pakistan, pour l’Inde, ne sont décidemment pas négligeables.<br /> <br /> Certes, pour certains géopoliticiens de comptoir, la logique bismarkienne « par le fer et par le sang » peut sembler inévitable. Mais encore une fois, Bismarck n’a connu ni les deux Guerres Mondiales ni la bombe atomique. Les grands hommes d’État ont su s’adapter aux réalités de leurs temps pour défendre les intérêts de leurs pays respectifs.<br /> <br /> Et les réalités contemporaines n’offrent guère que deux choix, y compris aux pays les plus puissants : accepter le compromis, le dialogue, pour préserver la stabilité régionale et internationale, et gérer les grands défis du XXIe siècle, qui sont transfrontaliers ; ou risquer une montée des tensions désastreuses.<br /> <br /> On aimerait, dans une telle situation, voir les décideurs et les analystes français éviter de tomber dans une vision trop rose et simpliste de l’Inde, ou de la situation sud-asiatique, et s’attacher à défendre la seule diplomatie raisonnable : le soutien à la paix dans la région, par une activité diplomatique ne prenant pas parti.
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