Les matières premières sources de puissance dans les relations internationales ?
Dans cet article je propose une vision géostratégique de la crise économique, tout en étant conscient de l'aspect trop partiel que peut présenter cette vision et des nombreux éléments qui pourraient être apportés en complément. Il s'agit seulement d'une piste de réflexion, d'une humble contribution de plus à la compréhension de la crise.
1989-2009 : voici vingt ans que le mur du bloc de l'Est s'est effondré. Le désordre de la Guerre Froide a cédé sa place au multilatéralisme à la carte des Etats-Unis. Mais cette période n'a pas pour autant vu disparaître certaines petite puissances régionales opposées au système international américain. Cette période a été marquée par une croissance économique quelque peu poussive par moment, avec quelques temps forts déstabilisant certains pôles économiques régionaux (1997 et la crise asiatique, les différentes bulles spéculatives, etc.).
À présent les Etats-Unis eux-mêmes connaissent une sévère baisse de régime, après avoir inventé de nouveaux marchés et de nouveaux dynamismes économiques factices basés sur les subprimes. La croissance économique globale et l'intégration de la Chine dans le système mondial ont été deux facteurs de la hausse des cours des matières premières, offrant de meilleurs revenus aux Etats dotés de richesses souterraines : hydrocarbures, minerais, etc. Ces richesses ont fait et font toujours leur prospérité. La caractéristique principale de ces pays est qu'ils disposent de ressources indispensables à l'économie mondiale. Les matières premières restent la base d'une économie de Valeur Ajoutée, le point de départ du « rien ne se créé, rien ne se perd, tout se transforme ».
On note alors différentes réactions de la part des gouvernements quand à l'utilisation de ces ressources. Un premier ensemble serait constitué par les Etats acceptant leur intégration dans le système international ; il s'agit principalement des Etats de la péninsule arabique. Leurs soutiens s'effectuent de manière plus ou moins directe par l'achat de bons du trésor américains (l'endettement des Etats-Unis permettant le financement de leur consommation) ou encore l'achat d'armement, vire même l'investissement dans des projets immobiliers de grande ampleur (à Dubaï par exemple). Un second ensemble serait composé des États africains qui, du fait de leur instabilité politique et de l'appropriation des richesses nationales par une minorité, voient leurs ressources dilapidées en guerres et conflits. Enfin, on note que certains pays refusent carrément le système international tel qu'il s'établit actuellement. L'Iran, la Russie, le Venezuela, la Libye et la Corée du Nord peuvent employer ces ressources premières afin de déstabiliser et contester l'ordre politique, sans pour autant aller jusqu'à prétendre détruire l'ordre économique mondial.
Matières première et concordance avec l'intervention de puissances moyennes dans les relations internationales
Si l'on considère ces pays, leur contestation politique va de paire avec l'augmentation des cours des matières premières. L'argent est et reste le nerf de la guerre, et c'est lui qui leur a de fait donné les moyens de leur politique sur la scène internationale. Les Etats-Unis cherchent pour leur part à les intégrer dans leur sphère internationale en leur trouvant une place de fournisseur de matières premières et de soutien à la prospérité. La Libye est entrée dans ce système en abandonnant des programmes de défense nucléaire (c'est-à-dire abandonnant toute prétention à la dissuasion), mais cela s'est en contrepartie traduit par un gros chèque en faveur du développement du pays. La Russie, quant à elle, n'a pas encore accepté sa position de partenaire potentiel des Etats-Unis. Du moins elle accepte cette position de manière purement pragmatique et manifeste régulièrement son indépendance sur certains sujets (nucléaire iranien). Elle a mis à profit les dividendes des matières premières pour revenir sur la scène internationale en tant que soutien aux contestations (soutien à l'égard de l'Iran et du Venezuela). Les ressources économiques ont été investies dans la restauration de la puissance et l'influence politique de la Russie en lieu et place des investissements destinés à la rénovation des infrastructures économiques et leur compétitivité. La Russie a ainsi financé et armé de multiples pays ces dernières années, tout en s'en servant pour l'établissement de bonnes relations diplomatiques bilatérales. L'Algérie fait partie de ces pays, tout comme la Syrie qui devrait accueillir un port en eau profonde russe sur ses côtes. En ce qui concerne la Russie, les matières premières font partie intégrante de sa politique étrangère. La meilleure preuve de cet état de fait est l'engagement de multinationales russes au sein du pouvoir politique. Dimitri Menvedev, ancien vice-président de GASPROM devenu président de Russie, mais aussi le passage de responsables politiques dans la sphère privée. Enfin, la stratégie économique des multinationales des matières premières ressemble étrangement à la stratégie politique et même géopolitique de la Russie. GASPROM s'engage dans l'acheminement gazier concurrentiel vers l'Europe, ce qui n'est pas uniquement motivé par des visées commerciales. GASPROM est se trouve par exemple en concurrence directe avec le NABUCCO. A cela s'ajoute l'intégration de la communication dans la politique étrangère russe comme élément supplémentaire de division des européens. GASPROM se veut viable et entend surtout générer une dépendance de l'Europe via son monopole économico-énergétique.
La Russie n'est pas le seul pays à utiliser les ressources des matières premières à des fins de politique étrangère. Le Venezuela et l'Iran ont aussi des stratégies de contestation de l'ordre international. L'Iran cherche à se doter de dissuasion militaire, tout comme la Corée du Nord. La différence avec la Corée du nord est que l'Iran ne dispose pas de ressources économiques et dépend complètement des aides internationales. Le Venezuela quant à lui cherche à soustraire les pays d'Amérique latine à la zone d'influence américaine. Le Venezuela fournit ainsi du pétrole à Cuba, a racheté une grande partie de la dette de l'Argentine et propose un projet politique bolivarien pour l'Amérique Latine.
Ces États cherchent avant toute chose une place sur l'échiquier politique international, en s'appuyant sur la dépendance de l'économie vis-à-vis des matières premières. Le but avoué est de se faire intégrer ou de mettre à mal l'ordre préétabli. Il s'agit là de l'emploi classique des matières premières dans un cadre géopolitique des États : utiliser tous les moyens de pression que permet la géographie nationale, et ceci à des fins politiques.
La faillite des « puissances de matières premières »
La crise économique de 2009 se traduit en premier lieu par la chute des cours des matières premières, ce qui affaiblit entre autres la Russie, le Venezuela et l'Iran. La Russie perd la possibilité de financer sa politique étrangère, et la chute de consommation d'hydrocarbures lui fait également perdre une partie de son pouvoir de pression. Le Venezuela a certes modifié sa constitution, permettant ainsi à Chavez de se représenter, mais sa politique intérieure est basée sur le clientélisme au moyen de programmes socio-économiques permettant d'assurer la stabilité politique du gouvernement (comme en Iran). À court terme, ces pays risquent forts de payer l'emploi à des fins politiques de leur manne économique. Ils paieront l'absence de compétitivité et d'innovation durant les temps de crise. 2009 peut être considérée à juste titre comme une année en forme de nouveau virage.
La seule condition de la sortie de crise est la collaboration. Dans le cas d'un modèle isolationniste ou autarcique de type XIXe siècle, on pourrait redouter des types de crises économiques marquées par des conflits et des guerres. Les récessions économiques entraînant en effet un repli sur eux-mêmes des pays, ce qui débouche sur un affrontement général. Mais avec certaines mesures d'assainissement, la crise économique pourrait bien avoir lieu sans n'être accompagnée d'aucun conflit majeur. Et ce à condition que les Etats se consultent et que les Etats contestataires voient leurs gouvernements remis en cause par la population.
Cette crise offre aux Etats-Unis la possibilité de mettre fin aux contestations régionales de certains pays en les intégrant dans un nouveau système économique. Cependant, ces derniers peuvent se lancer dans des politiques offensives canalisant les contestations intérieures, comme cela s'est déjà produit au cours du XIXe siècle en Europe. La guerre et les programmes d'armement avaient alors permis à l'Allemagne hitlérienne et aux États-Unis de Roosevelt de combattre le chômage de masse.
Par Ludovic Van Egroo