Langues et territoires

Publié le par Sophie Missud




Historiquement créatrices d'identités et de représentations, les langues font aujourd'hui l'objet de revendications et de luttes. Ces conflits sont aussi divers que les groupes qui les mènent, que les objectifs qu'ils défendent et que les territoires et les niveaux dans lesquels ils s'expriment. Une approche géopolitique des conflits linguistiques permet de dépasser les débats actuellement figés dans des positions souvent considérées comme indépassables. Celles-ci opposent bien souvent la défense de la diversité culturelle face à un pouvoir étatique centralisateur qui annihile les particularismes au profit d'une conception unifiée du territoire. Inversement, d'autres soutiennent la défense de l'unité nationale contre une partition infinie des territoires.

Les combats linguistiques masquent souvent des rivalités de pouvoir. Une approche géopolitique permet de dépasser les questions strictement linguistiques, culturelles ou juridiques du statut des langues minoritaires et régionales. Cette approche permet avant tout d'« analyser les rivalités de pouvoir sur des territoires en tenant compte des représentations contradictoires dont elles sont l'objet et qui suscitent des débats entre les citoyens ».

Une telle approche est cruciale dans un contexte européen favorable aux régions et aux redéfinitions des territoires alors que ces questions sont très controversées.

Aujourd'hui se fait de plus en plus prégnante l'urgence d'une réflexion approfondie sur les diverses conceptions de la nation et de la pluralité culturelle. D'où la nécessité d'introduire la complexité du lien entre questions linguistiques et politique.

À défaut de pouvoir rendre compte de manière exhaustive de toutes les situations particulières possibles et imaginables, nous tenterons de comprendre l'importance d'une approche géopolitique qui insiste plus sur des questions de représentation que de pratique effectives. Nous lierons les questions culturelles aux enjeux territoriaux donc politiques dans une réflexion appliquée à la fois au concept de nation française et au contexte européen.



Pourquoi une approche géopolitique de la question des langues ?

 

Une approche géopolitique des questions linguistiques est nécessaire pour dépasser le cadre des débats crispés autour de représentations simplistes de la question linguistique en Europe.

Les revendications nationalistes, dont la langue est un outil privilégié ne sont pas représentatives de la diversité des pratiques et des représentations. Comme le montre le cas des revendications basques, le militantisme politisé de certains groupes tend à appauvrir la réalité des situations linguistiques locales qui se confrontent. De plus, la crispation du débat autour d'une opposition entre oppresseurs et minorités linguistiques ou régionales, entre centralisation et décentralisation, présente une vision erronée des enjeux. Bien souvent, ce n'est pas au niveau national mais plus au niveau social qu'il faut aborder les enjeux linguistiques : la question du statut des langues est à bien des égards le reflet des rapports sociaux. 

Ainsi, une approche géopolitique de la question permet un dépassement du conflit seulement linguistique pour appréhender les enjeux politiques qui sont sous-tendus. Elle permet également de comprendre les rivalités qui s'exercent dans un cadre démocratique local. Enjeux qui se font souvent plutôt rivalités entre les locuteurs qu'entre les régions et l'Etat. De fait, cela permet de comprendre la relation entre les représentations, les revendications et la vie politique locale. Cela permet également d'envisager la manière dont ces interactions évoluent dans le temps et dans l'espace.

 

 

Définition des concepts


Il est important, avant de poursuivre notre réflexion, de redéfinir clairement les concepts présentés. 

Dans sa définition première, la langue est un outil de communication. Si on en analyse la pratique, « une langue est avant tout un phénomène social, une institution collective, un ensemble de comportements (les pratiques) et d'attitudes (les représentations) ». On perçoit ici la fonction identitaire de la langue, qui permet de penser, de dire et de vivre le monde selon ses propres catégories culturelles. Dans une conception très extensive de la dimension sociale, la langue est un « vecteur fédérateur de la nation ». Cette conception s'applique particulièrement à la communauté romani qui ne dispose pas d'une assise territoriale fixe. Elle est, plus particulièrement dans le contexte français, supposée être un marqueur de la souveraineté territoriale et garante de l'unité nationale. Pour finir, comme le rappelle la Charte européenne des minorités linguistiques et régionales, la langue est l'expression de la diversité culturelle. Elle se définit alors comme un bien patrimonial immatériel.

Par territoire, on admet une aire géographique occupée qui dépend d'un Etat ou d'une juridiction. Contrairement à la notion d'espace, la notion de territoire contient l'idée d'une appropriation ce qui laisse percevoir l'éventualité de conflits.

La notion de conflit linguistique renvoie à la lutte pour la survie d'une langue, pour son utilisation sociale. L'objectif est que la langue « soit la langue de tous, d'identification collective et d'intégration sociale ». L'une de ses caractéristiques est de « faire coïncider par une relation d'appartenance historique une langue et un territoire, sans tenir compte des locuteurs qui y viennent ou qui s'en vont ». La langue devient alors l'instrument de la reconnaissance d'un territoire symbolique.

 

 

Langues et diversité culturelle


Le territoire est ainsi le support de cultures exprimées par la langue. Les langues minoritaires et régionales, notamment, matérialisent des cultures particulières par rapport à l'État auquel elles sont rattachées. La Charte en donne une définition plus précise : par « langues régionales ou minoritaires on entend les langues :

i) pratiquées traditionnellement sur un territoire d'un Etat par des ressortissants de cet Etat qui constituent un groupe numériquement inférieur au reste de la population de l'Etat. 

ii) différentes de la (des) langue(s) officielle(s) de l'Etat. »

La nécessité de reconnaître la diversité des langues en Europe comme en France paraît alors plus que jamais d'actualité. Le nœud du problème est sans doute la lutte contre l'uniformisation culturelle provoquée par la mondialisation. Dans un deuxième temps, il nous faut noter que le dépassement de l'État-nation dans le cadre européen appelle à un indispensable renforcement des ancrages locaux. La diversité culturelle est clairement reconnue par la France comme par l'Europe. François Mitterrand déclare ainsi en 1981 : « Nous proclamons le droit à la différence. Il est indigne de la France qu'elle rejette ses richesses ». Par ailleurs, la diversité culturelle est défendue par le Conseil de l'Europe. La Charte vise à « favoriser la prise de conscience et la mise en valeur de l'identité culturelle de l'Europe et de sa diversité ».

En conséquence, l'enjeu culturel semble masquer la réalité du débat, assurément de nature politique. La question du statut des langues reflète un état des rapports sociaux. Les propos et actions qui visent la vie linguistique dans la société sont souvent relayés ou appuyés par des stratégies d'accès au pouvoir. On comprend ici la portée des revendications d'actions juridiques, et notamment concernant l'enseignement, pour le renforcement de la pratique linguistique et la reconquête politique du territoire.



Les enjeux liés à l'enseignement des langues


L'enseignement des langues doit avoir pour but premier d'éviter leur disparition afin de préserver les patrimoines culturels français et européen. Le problème est à première vue d'ordre pédagogique : faut-il enseigner les langues régionales ou en langues régionales ? Au nom de la discrimination positive, l'apprentissage des langues régionales doit-il être obligatoire ? L'enseignement s'envisage selon trois modalités : enseignement par immersion, enseignement bilingue et enseignement subsidiaire. La question est donc celle du rapport souhaité entre la langue nationale et les langues régionales ou minoritaires et de leur rôle public respectif. En France, l'enseignement des langues régionales, es introduit par la loi Dexionne de 1951. Son caractère bilingue et subsidiaire est renforcé au début des années 2000 et offre la possibilité d'un enseignement paritaire avec le français au niveau primaire et secondaire. L'enseignement par immersion est, quant à lui, toujours rejeté.

Le bilinguisme serait la situation idéale. Le bilinguisme est très rarement achevé. Il ne peut être une simple juxtaposition de sociétés monolingues dans un même Etat comme c'est le cas en Belgique ou en Suisse. Les formes inégales de bilinguisme sont donc source de conflits. Les locuteurs de la langue minorée se jugent dominés, comme le souligne le discours castillan face à la langue catalane au Pays basque espagnol. Cet exemple a le mérite de souligner que le bilinguisme occulte l'intention tacite d'un des deux groupes d'imposer un monolinguisme.

La question de l'enseignement pose pour finir une difficulté pratique. En effet, une langue doit être transcrite en vue d'être transmise. Cela implique une normalisation. Or, la tension entre diversité des pratiques et standardisation s'avère difficilement solvable. Le risque est double : la normalisation tend à accélérer la mort des langues parlées et à promouvoir des « langues neuves », superficielles, qui ne correspondent plus à la diversité des pratiques. Joseba Arregi et Pierre Bidart évoquent un « basque plastifié » tout comme Robert Chaudenson évoque une langue « pancréole » comme « une chimère absurde qui ne conduirait qu'à la négation des diverses composantes qu'on prétendrait y réunir ».

Pire, l'enseignement et la standardisation des langues régionales sont dans certaines situations un instrument d'endoctrinement politique et de revendications nationales.



Les langues au service du nationalisme régional ?

 

C'est la perspective contemporaine de l'exacerbation nationaliste de certaines langues régionales qui devient parfois problématique : la question  linguistique devient alors l'axe de toutes les revendications, de tous les investissements, et un argument de bornage symbolique des populations.

La « rebasquisation » de la société apparaît, entre autres, comme une entreprise de restauration communautaire. La langue devient alors le mode spécifique de contrôle collectif sur les imaginaires. Le langage se politise alors quand elle est investie d'une mission de gouvernement des consciences. Pierre Bidart dénonce un « appauvrissement culturel des attitudes ». La radicalisation de la bipolarité linguistique masque la réalité des pratiques. La simplification des situations arrange aussi les politiques, ils ont devant eux un interlocuteur à la fois unique et non représentatif.

Plusieurs facteurs tendent à expliquer l'appropriation politique des revendications culturelles. C'est en grand partie parce que'une conception ethnique de la langue favorise l'émergence des conflits. Associer la langue à des droits de l'individu revient en effet à instituer une sorte de droit du sang. Cette éventualité favoriserait un enfermement des groupes autour des communautés linguistiques. D'autres expliquent les discours militants par l'idée d'une revanche historique contre une nation française supposée : centralisée, homogénéisante et dominatrice. Le marquage du territoire par des toponymes en langues régionales consacre ainsi le rejet de l'appartenance nationale. Le nationalisme régional se concentre autour de certains pôles régionaux en Europe : il s'agit notamment de la Corse, du pays Basque et de l'Irlande du Nord. Ces radicalisations soulignent que la langue est le vecteur de conceptions spécifiques de la nation. Nous aborderons ce point à travers le cas français.



Spécificité de la question linguistique en France


Henri Giordan n'est pas le seul à noter que le débat en France se trouve actuellement dans une « impasse ». Sa radicalisation est fortement médiatisée autour de l'affrontement entre « jacobins » et « militants » ; et ce débat est historique. Il provient de la Révolution française dont le projet consistait à « donner corps à la nation par une langue commune, le français ». La question est alors celle de la loyauté citoyenne et républicaine. Ainsi, le blocage actuel existe avant tout dans les mentalités. Pourtant, la majorité des auteurs rejettent la réalité de ce clivage et mettent plutôt en avant les difficultés de type constitutionnel. On peut à ce titre évoquer un paradoxe français. L'article 2 de la Constitution française stipule que la « la langue de la République est le français ». Il existe néanmoins une certaine « tolérance constitutionnelle » : il est admis que l'on puisse imposer l'usage de la langue officielle à tous, sans exiger que cet usage soit exclusif. Contribuant à la richesse culturelle française, l'usage des langues régionales est pourtant principalement relégué à la sphère privée. De plus, le pays refuse toujours de reconnaître la présence de minorités sur son territoire. Non constitutionnelle, une telle affirmation présenterait un danger pour l'unité de l'État-nation français.

Dans sa dimension contemporaine, le débat dépasse la question des langues régionales et minoritaires pour s'ouvrir à celle des langues issues de l'immigration. Ce constat renforce l'urgence d'une réelle réflexion.

Nous devons insister sur la nécessité d'une politique linguistique globale contre l'absence de politique ou contre une politique strictement culturelle. Contre une « politisation politicienne » de la question, il est également nécessaire d'agir sur les représentations afin de concevoir enfin la possibilité de cultures régionales républicaines. La charte européenne, peut-elle apporter une réponse à cette difficulté ?



La Charte européenne des minorités linguistiques et régionales


L'Europe présente une grande diversité des situations linguistiques. Les redéfinitions territoriales au sein de l'Union Européenne confèrent un terrain favorable aux langues régionales. Promue par le Conseil de l'Europe, la Charte défend la diversité culturelle européenne par une approche pragmatique. Elle est en effet très flexible. Il appartient à chaque Etat de nommer les groupes linguistiques minoritaires ou régionaux présents sur son sol ainsi que de préciser le territoire qui les concerne. La Charte en fournit uniquement le cadre conceptuel comme nous l'avons spécifié précédemment. Elle défend une vision pluraliste de l'Etat « qui tient compte de la diversité des structures géographiques et culturelles (qui) visent à assurer un fonctionnement plus démocratique de la société ». La question de la nature des droits produits fait pourtant débat : s'agit-il de droits individuels ou  collectifs ; rattachés à la pratique ou au territoire ? Joseba Arregi s'interroge : les droits peuvent-ils êtres circonscrits dans un espace déterminé ou voyagent-ils avec le sujet de droit ? Pour certains, leur territorialisation présente un danger de « réorganisation « ethniste » » du territoire européen. Pour d'autres auteurs, c'est justement leur ancrage local qui permet leur gestion dans les cadres juridiques de la République. Il s'agit également d'éviter leur dérive juridique et éthique en prévenant l'enfermement de la langue sur le groupe de ses locuteurs actifs.  L'application de la Charte est cependant très limitée et se limite à une vingtaine de ratifications. Incompatible avec l'article 2 de la Constitution, elle n'est toujours pas ratifiée par la France. De plus, elle n'aborde pas la question du lien entre langue et nation. La question reste entière.



Conclusion

Comme le disait Ésope, la langue est bien « la meilleure et la pire des choses » : elle peut tout aussi bien être l'essence d'un sentiment d'appartenance et de cohésion d'un groupe que source de conflits.

Aujourd'hui doit émerger un débat démocratique effectif qui restaurerait la diversité des situations. Le débat doit également intégrer la diversité des représentations pour nous permettre de comprendre les liens à la fois politiques, culturels et sociaux entre langues et territoires.

Selon Philippe Blanchet, « entre l'assimilation (qui nie les différences pour homogénéiser la société) et le communautarisme, qui les exacerbe pour diviser la société, il existe une voie intermédiaire, plus équilibrée, celle de l'intégration, qui admet les différences, les respecte, sans pour autant en faire la pierre de touche de l'organisation politique ».

L'intégration européenne, parallèlement aux redéfinitions territoriales auxquelles ce processus donne lieu, inquiète certains observateurs. Ce serait oublier que mouvement est également porteur de perspectives positives. Certaines Eurorégions tel que l'espace Saar-Lor-Lux constituent un exemple tangible de réussite. Cette région valorise de manière concrète des modes d'existence et d'expression des identités minoritaires. L'Europe est à ce titre porteur d'un projet novateur susceptible d'être étendu à l'échelle mondiale.



Par Sophie Missud



Conseil Constitutionnel, a propos de la Loi Toubon.
 

Voir supra, définition des concepts, langues minoritaires et régionales.

À ce sujet on peut se référer aux travaux de Yvonne Bollmann. 



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Publié dans Essais et Opinions

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