Les prix Nobel : Une véritable compétition internationale

Publié le par Sophie Missud







La récurrence des polémiques dans les médias démontre que l'attribution des prix Nobel concerne de nombreux enjeux. Ceux-ci sont liés à la portée symbolique comme pratique de l'attribution des prix. En effet, les nombreuses contestations ne s'appliquent pas aux simples questions financières. Et les Etats, au même titre que les individus, se sentent concernés par la compétition annuelle. Nombreux sont ceux qui avancent l'hypothèse d'une symbolique des prix, hypothèse selon laquelle ceux-ci constituent une mesure du prestige de l'Etat, autrement dit, une manifestation de leur puissance. Mais au-delà de cet aspect, les choix de l'attribution supposent la recherche d'effets pratiques et d'orientations politiques.

Nous adopterons dans cet article une approche globale. Non plus récompense de travaux individuels ou collectifs, non plus mesure du prestige de l'Etat, c'est en tant que processus de formation d'une communauté mondiale et de diffusion de valeurs morales et scientifiques que nous analyserons ici les prix Nobel. Leur action, tant institutionnelle d'attribution des prix, que l'activisme  lui succédant est lié à la mondialisation dont ils sont le produit comme la manifestation. La dynamique des prix Nobel peut être perçue comme l'ébauche d'une société mondiale déterritorialisée. Ce processus sous-tend l'idée d'une diffusion et d'une régulation du changement soustraite au monopole étatique.

Deux questions se posent alors. Tout d'abord celle de la direction du changement impulsé. Il faudra analyser les corollaires du progrès de l'humanité conçu en termes scientifiques et moraux. Quel est l'impact de l'activisme des prix Nobels au niveau de la politique mondiale ?

Nous traiterons par ailleurs du rapport entre morale, experts et politique. L'accusation d'« humanisme de façade » dont les prix Nobel font souvent l'objet nous incite à réfléchir sur la neutralité des valeurs promues par la dynamique d'attribution et l'activisme des récipiendaires. Difficilement contestable d'un point de vue empirique et moral, les solutions proposées par les Nobel sont-elles une alternative viable à la politique ? Cette question scande la question du rapport des prix Nobel à l'Etat : érigés en « tribunal de la conscience mondiale », dont la portée universelle conçoit la paix par le progrès, l'institution apparaît comme une remise en question de la raison d'Etat à propos de laquelle il est nécessaire de s'interroger.



Les Nobels constituent un réel enjeu des relations internationales au-delà de l'aspect financier et symbolique.


Leur valeur symbolique dépasse la portée de leur valeur pécuniaire réelle. C'est pourtant sur cette base que s'est construit leur ascendant. Repartons du niveau individuel d'attribution des prix afin d'en comprendre la portée collective.

Les dispositions testamentaires d'Alfred Nobel, institutionnalisées en 1901, ont pour but de récompenser financièrement les chercheurs dont les travaux ont conféré le plus grand bien à l'humanité. Le prix leur garantit de fait l'indépendance et la liberté de conscience de poursuivre leurs travaux. On saisit ici l'ambivalence de la notion de progrès : toute découverte comporte à la fois une part de bienfaits et de dangers. Ainsi, selon la « thèse du rachat », l'attribution d'un prix atténue le sentiment de culpabilité lié à toute découverte. Le prix est donc à la fois libérateur et déculpabilisant. A une toute autre échelle, les prix participent symboliquement à la constitution et à la manifestation de la puissance de l'Etat, dont ils mesurent le prestige. Mais ces conceptions limitatives des prix Nobel sont aujourd'hui élargies.


Le prix est porteur de la conviction que le progrès éliminera, à terme, les guerres : devant l'effroi suscité par une utilisation néfaste des nouvelles technologies, l'humanité rejettera tout conflit. L'institution Nobel présente ainsi des prix à valeur humaniste et progressiste. Au-delà de ce constat, nous pourrions même évoquer un certain scientisme de l'institution qui renverrait à l'idée que la science est porteuse de solutions aux grands problèmes humains, éthiques ou moraux.  Si la question au sujet du caractère scientifique de l'économie se pose, longtemps refusé et dorénavant admis, on peut à juste titre élargir le problème à la question du prix Nobel de la paix. La paix apparaît ici comme discipline et non plus comme un résultat. La paix est-elle une science qu'il s'agirait de découvrir ? La science peut-elle aboutir à la paix ? Ces questions nous renvoient à une difficulté majeure, celle de la science et de la morale se substituant à la philosophie ou à la politique. 

L'institution ne se limite pas à récompenser des individus. Elle participe par ce biais à la formation d'une communauté. Doublement renforcés par le caractère scientifique et le portée universelle des prix, les récipiendaires sont porteurs d'une parole « sacralisée » et investis d'un rôle public affirmé. L'individu semble dépossédé du « je » au profit du « nous ». C'est d'ailleurs l'objet du refus du prix par Sartre : « l'écrivain doit refuser de se transformer en institution ». La sur-médiatisation dont les individus font l'objet participe à la surdétermination de leur identité individuelle. L'idéologie Nobel s'apparente ainsi à une méritocratie communautaire, à une sorte de corporatisme mondial qui défend une vision positive du progrès scientifique.


Leur type d'action, facilement assimilable à celui des acteurs transnationaux induirait une modification des structures mondiales. Le processus de constitution d'une communauté de Nobel est concomitant de l'émergence du phénomène contemporain de la mondialisation. Les prix Nobel ont souvent été aux premières loges des changements spectaculaires qu'a connus le XXème siècle. De plus, les prix Nobels ont révélé, accompagné et participé à l'évolution du monde, qu'il s'agisse des guerres, des progrès  ou des mouvements intellectuels et scientifiques. La question du statut des prix Nobels par rapport au changement reste entière : créent-ils, révèlent-ils ou sont-ils les vecteurs du changement ? Cette relation au changement implique la question de sa régulation. C'est véritablement le problème du rapport des prix Nobel au politique qui nous intéressera ici.



Le rapport des prix Nobels au politique : des acteurs indirects de la politique mondiale ?


Quel est, au-delà de leur fonction symbolique, l'impact réel des prix Nobel sur la scène internationale ? Pour reprendre la définition formulée par M. C. Smouts et D. Battistella, un acteur se conçoit en relations internationales comme une « entité dont les actions transfrontalières affectent la distribution des ressources et la définition des valeurs à échelle planétaire ».

Le caractère cosmopolite de l'attribution des prix Nobel confère un positionnement mondial privilégié à la communauté malgré une ouverture tardive aux pays les moins développés. En dépit de leur diversité relative, les prix Nobels possèdent un mode de fonctionnement en réseau, donc déterritorialisé. Bourdieu évoque ainsi la constitution d'un « corporatisme universel ». De plus, l'attribution des prix agit dans la définition des valeurs et des normes internationales. A l'instar des médias ou des lobbies, les Nobel affectent les représentations mondiales. Ils participent une certaine mobilisation sociale et politique. L'attribution des prix, tout comme leur activisme, affecte ainsi l'allocation des ressources mondiales. Cette action se décline à de nombreux niveaux : dans un cadre infra-étatique par exemple, leur expertises orientent les politiques. Rappelons que Nicolas Sarkozy a fait appel à des économistes nobélisés afin de construire sa politique économique. L'attribution des prix peut être conçue négativement comme un outil d'exclusion : l'attribution du prix Nobel de la paix à Aun San Suu Kyi exerce non seulement une pression sur le gouvernement birman mais incite également à une action internationale coordonnée. Notons pour finir que les Nobel sensibilisent et fédèrent les sociétés en vue d'une prise de conscience généralisée des enjeux mondiaux : le sommet de Rio en 1992, tout comme la récente attribution du prix à Al Gore pour ses travaux sur l'environnement, fournissent un exemple criant d'actualité. Le jury s'érige alors en une sorte de « tribunal de la conscience mondiale » et manifeste véritablement l'irruption des sociétés sur la scène internationale (Badie et Smouts, in Le retournement du monde).


Nous avons tenté de souligner que les prix Nobels sont dotés d'une capacité d'action collective qui dépasse tout cadre national. Entre privé et public, entre national et international, les frontières sont remises en question par la surdétermination de l'identité privé du lauréat. Investis d'un rôle public, ils sont alors porteurs d'une parole sacralisée et déterritorialisée. Ces deux éléments posent la question centrale du rapport des prix Nobels à l'Etat.

Le prix Nobel de la paix marque l'émergence d'une nouvelle diplomatie mondiale qui s'exprime hors du cadre de l'Etat. L'institution Nobel semble avoir rogné le monopole étatique d'énonciation des normes et des solutions. La compétition entre États à laquelle l'attribution annuelle accroît l'importance de contrôler les prix. Susan Strange n'avait donc pas surestimé l'importance des structures de savoir comme structures de pouvoir.


Dépassement de l'Etat ou remise en cause de la raison d'Etat ? Le rapport des experts et moralistes à l'Etat, entité qui monopolise traditionnellement le politique.


Les Nobel ont un réel pouvoir d'orientation. Leurs expertises, renforcées par le poids de la communauté et les valeurs morales défendues, apparaissent comme une alternative au choix politique. Doit-on craindre ou saluer ce processus? Les deux hypothèses que nous formulerons sous-tendent la question de la régulation mondiale. Les Nobel peuvent d'abord s'interpréter comme un mouvement de remise en cause du cadre étatique, vers une gouvernance mondiale transnationale. C'est à ce sujet que Ferdinand Tönnies évoque la « république mondiale ». Celle-ci procède d'un dépassement des Etats-nations, qui sont des entités provisoires et limités. Il soumet l'idée d'une nouvelle configuration des rapports interpersonnels, non plus limitée par les Etats, mais résultant d'une solidarité naturelle des individus. En réaction à cette analyse, nous pouvons nous demander si la communauté des prix Nobels nécessite le cadre de l'Etat pour s'exprimer ou s'ils peuvent s'exprimer indépendamment. Il est certain que les prix Nobels concrétisent une sorte de communauté mondiale, dont l'action porte sur des intérêts urgents. Pourtant, de nombreux éléments nous conduisent à une approche plus modérée de la question. La persistance d'un cadre juridique inter-étatique, qu'il concerne la régulation des rapports mondiaux ou la propriété intellectuelle, conforte l'existence du cadre national. Les prix Nobels peuvent donc parfois être considérés comme des instruments d'une diplomatie nouvelle. Néanmoins leur autonomisation reste à mon sens limitée : l'Etat demeure autant le cadre que la cible de leur action. Les prix Nobel ne s'expriment-ils pas en faveur d'une action des États, ou pour dénoncer certains de leurs comportements ? Hors des États et d'engagement idéologique, l'activisme des Nobel aurait-il un sens ?

L'action des Nobel est ainsi assimilable à celles de lobbies ou think-thank internationaux. L'objectif n'est pas de remplacer le politique, mais bien de l'influencer. Cet activisme accompagne une individualisation de l'action internationale, non plus réservée à des professionnels mais désormais placée de plus en plus à la portée de diplomates « profanes ».


Leur action n'en n'est pas moins problématique pour l'Etat. La multiplication des prises de positions et des ingérences les rendent incontrôlable. L'épisode de l'affaire du sang contaminé en France illustre l'efficacité de leur action. L'impact du discours des Nobel est d'autant plus large qu'il joue sur la sensibilité et la moralité du public. Le politique a pour but de réguler les rapports sociaux et non de leur appliquer des schèmes scientifiques ou moraux de régulation. L'histoire en porte encore l'échec, comme par exemple en ex-URSS. La morale, quant à elle, oppose une limite sérieuse au principe de raison d'Etat. Contre les politiques, experts et moralistes s'insèrent.

Le bon choix politique est-il un choix d'expert ? Sans pour autant se dresser contre les apports normatifs et scientifiques des Nobel, il s'agit ici de souligner qu'un choix politique procède plus du compromis que de la recherche d'une solution unique et nécessaire.


Les prix Nobels accompagnent ainsi une normalisation scientifique et morale du monde dont nous pouvons interroger l'efficacité pratique. Peut-t-on envisager une paix morale ou scientifique ?

Rappelons tout d'abord le caractère relatif de toute science et les motivations extra-scientifiques qu'elles portent. Certains accusent la face cachée de la communauté savante : « derrière les savants il y avait des stratèges ». Cette analyse présente une vision politisée, notamment dans les universités américaines. Outre la production scientifique, il peut s'agir d'une reproduction d'une élite partageants des valeurs, des idéologies et surtout des objectifs : influencer le politique plutôt que le concurrencer.

Du point de vue moral, il convient de s'interroger sur la neutralité réelle de l'humanisme soutenu par l'institution Nobel. S'agit-il d'une fin réelle ou d'un moyen, d'un outil de discours en vue de défendre des fins qui sont toutes autres ? Certains évoquent un humanisme de façade, voire, un humanisme borgne. Les considérations humaniste de l'institution seraient partielles, appliquées aux situations qui vont dans le sens de leurs conceptions des rapports humains.


Notre vision s'éloigne ainsi d'une vision morale ou exclusivement scientifique des prix. Dans leur rapport au politique, les prix Nobel sont indissociables des valeurs de l'institution. La Fondation Nobel ne défend pas strictement des objectifs humanistes. Entre discours et motivations réelles, l'institution Nobel et sa communauté s'expriment dans la forme même de ceux contre qui ils s'érigent : en politique.



Par Sophie Missud





BIBLIOGRAPHIE

 

JEWELL Richard, The Nobel Prize: History and Canonicity, The Journal of the Midwest Modern Language Association, Vol. 33, No. 1. (Winter, 2000), pp. 97-113

http://links.jstor.org/

JOHANSSON Tina, Nobel turns 100: A century of honoring top achievers, CNN, 2003

http://www.cnn.com/SPECIALS/2001/nobel.100/overview.html

LAROCHE Josepha, Le Nobel comme enjeu symbolique dans les Relations Internationales, Revue française de sciences politiques, Année 1994, Volume 44, numéro 4.

www.persée.fr

LARSON Wendy, KRAUS Richard, China's Writers, the Nobel Prize, and the International Politics of Literature, he Australian Journal of Chinese Affairs, No. 21. (Jan., 1989), pp. 143-160

http://links.jstor.org/

MURPHY Clare, The Nobel: Dynamite or damp squib?, BBC News Online, 8 octobre 2004.

Publicité

Publié dans Essais et Opinions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article