Saakachvili, un émissaire de Poudvedev ?
Tout d'abord, comment le président géorgien a-t-il pu donner à la Russie l’occasion de jouer tous ses atouts en une seule manche et de la remporter ?
Moscou s’est en effet vue offrir dans le même paquet cadeau, l’opportunité de ramener sous sa coupe des territoires prorusses, de mettre à genoux un voisin turbulent et infidèle, tout en affirmant sa renaissance diplomatique en envoyant un message fort à l’Alliance Atlantique, comme pour rappeler que le 21ème siècle ne se fera pas sans Vodka !
De quelle manière réagir alors face à cette bombe diplomatique lancée par ceux que certains n’hésitent pas à appeler les fossoyeurs de l’ordre international ?
En agitant le spectre de sanctions ? Oui mais lesquelles ? Moscou le sait bien, la morale et le droit international dont l’Occident prône le respect à tout bout de négociations, ne vaut pas une coupure de gaz. Il semble qu’il faille admettre que sur ce coup-là, l’Occident est bien impuissant à imposer son arbitrage. Car si chacun se rejette la faute, les mesures prises par les russes n’étaient pas non plus dénuées de toutes justifications recevables, que ce soit selon des considérations humanitaires ou politiques. D’autant plus que la Russie ne pouvait s’abstenir de réagir fermement sans risquer de voir s’éroder son image de puissance régionale et internationale. Qu’on se le dise, la Russie est de retour sur la scène géopolitique et enterre par là même le souvenir humiliant des années 90 durant lesquelles on la traitait comme une grande puissance dès lors qu’elle s’abstenait de se comporter comme telle.
Toutefois, si Moscou n’avait pas réagi nous aurions été face à un autre dilemme, à savoir comment considérer un gouvernement qui reprend le contrôle de territoires indépendantistes à coup d’obus ? D’autant plus quand celui-ci est un candidat sérieux à une intégration dans l’OTAN. Prenons un exemple des plus incongrus : si les Wallons se mettaient à pilonner les Flamands indépendantistes, quoi de plus inacceptable aujourd’hui ? Laisserions-nous une telle tragédie se dérouler sans intervenir ? Nous qui avons participé à l’indépendance du Kosovo, et garantissons aux peuples la liberté et l’autodétermination pouvons-nous être crédibles dans notre propre jeu ?
Veut-on dans l’OTAN d’un État capable de nous entraîner par ses erreurs et son manque d’habileté politique dans un conflit direct avec Moscou ? Le président Saakachvili a présumé à tort d’un soutient indéfectible de la part de Washington.
En accédant à de nouvelles frontières avec la Russie par le biais d’états instables, les risques sont grands.
Pour revenir à des considérations et problématiques plus concrètes, il convient de s’interroger sur la position que doit adopter l’Occident et en particulier une France Européenne face à la résurgence d’une hypothétique menace venue de l’Est.
Quoi qu’on en dise, si notre but était de condamner Moscou pour son incursion militaire et de la contraindre à retirer ses troupes, la partie est bel et bien perdue, le match clos.
Il semble alors qu’il faille préparer la prochaine rencontre plutôt que de s’évertuer à s’accorder pour adopter d’éventuelles sanctionnettes de peur que des mesures réellement coercitives n’entraînent des conséquences désastreuses.
L’opinion publique et le sacro-saint pouvoir d’achat sur lequel elle est actuellement indexée ne peut tolérer de turbulences malvenues tant elle n’est pas prête à assumer les conséquences d’une joute diplomatique directement dans sa cuisine.
La question est alors comment se positionner aujourd’hui pour pouvoir dire non demain ? La réponse passe par des choix cruciaux dépassant les (simples ?) enjeux diplomatiques. Il faut s’interroger sur la nature des dépendances énergétiques et économiques qui nous lient à Moscou. Car si une Europe unie et puissante serait un interlocuteur de poids face à une Russie aux actions et réactions tout droit sorties du 19ème siècle, quelle en serait la portée si la moindre initiative était limitée par un besoin vital des ressources venues du froid ?
Un équilibre dans les échanges doit donc à tout prix être trouvé pour acquérir une indépendance stratégique. Si la France l’a réalisé d’un point de vue militaire depuis les années 60, il nous faut désormais pousser plus loin cette démarche à une échelle européenne, vers l’économie, l’énergie et les matières premières car on le sait, la voix des armes est devenue dans un environnement mondialisé une des différentes manières et non plus la seule de « poursuivre la politique par d’autres moyens ».
Par conséquent, pour s’assurer de détenir des leviers de pressions efficaces et pour que les conséquences des réponses à nos réactions soient toujours inférieures ou égales aux conséquences de ces dernières, il devient absolument nécessaire de mener une véritable réflexion de fond quant à l’état de nos dépendances et à leurs caractères potentiellement paralysant.